Juin 2000

Guyère râpé

par Dominique Perras

«Râpé» qu'ils disent, ou « arrêté », pour décrire cet état de fatigue avancée, où les muscles font mal à chaque coup de pédale et où les pulsations ne montent pas. C'est un peu comme ça que je me suis senti au Tour de Romandie, après une première étape où j'ai fait un contre-la-montre individuel de plus de quatre heures, en échappée sur une distance de 150 km. Ayant dû me reposer pendant près de deux semaines tout juste avant, en raison d'un virus qui m'a laissé sans énergie, je savais à l'aube de ma plus grande course jusqu'à maintenant (il s'agit du quatrième plus grand tour au monde selon l'UCI !), que je serais frais, mais que ma récupération poserait un problème. J'étais sous-entraîné.

Je ne sais donc pas ce qui m'est passé par la tête durant un ralentissement dans une bosse, avant l'approche du col du Simplon (23 km d'ascension et 2006 m d'altitude ; le sommet se trouve à 150 km de l'arrivée) et qui m'a poussé à attaquer. Sans ambitions au classement général, je me suis dit qu'il fallait essayer quelque chose.

Mais je m'en suis voulu pendant quelques kilomètres après mon attaque, de peur de me faire rattraper au milieu de ce col. Dans la voiture de mon directeur sportif, derrière moi, se trouvait un animateur radio en direct, ainsi que le propriétaire de Phonak, fou de joie, en particulier à partir de l'entrée en ondes du «direct télé» sur Eurosport et plusieurs chaînes helvétiques. Après le col, je me suis retrouvé dans une vallée interminable, mais les cris des spectateurs me donnaient des frissons et me faisaient accélérer. Le vent de face a finalement eu raison de mes efforts à 35 km de l'arrivée. Plusieurs, dont Cippo, Merckx et Meier, sont venus me féliciter au moment de mon retour au peloton. Un vrai gamin sur le podium avec le maillot de meilleur grimpeur, aux côtés du neveu de M. Marinoni et futur vainqueur Paolo Savoldelli, ainsi que du vainqueur d'étape Mario Cippolini...

Rolf Jaermann, un ancien spécialiste de ce type d'épreuve (maintenant journaliste pour un quotidien zurichois) me soulignait justement que ça lui prenait trois jours pour se remettre d'un tel effort. Alors, imaginez pour moi... Je me suis accroché les jours suivants, en plus de devoir jouer mon rôle d'équipier (donner ma roue dans un final, donner ma bouffe et mes bidons, etc.) Puis, je plains maintenant les sprinters qui se retrouvent, course après course, dans ces grupettos de coureurs lâchés dans les cols. Déjà que nous montions moins vite, nous devions prendre tous les risques dans les C descentes et rouler à fond sur le plat pour entrer dans les délais... En plus d'en prendre un coup au moral !

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Mario Cippolini, l'équivalent d'Anna Kournikova dans le cyclisme, était souvent présent dans l'autobus (i.e. le groupe de coureurs attardés même si Cippo est un meilleur grimpeur qu'on ne le croit) et sa popularité est impressionnante. Des enfants aux grands-mères, tout le monde, sur le bord de la route, le reconnaît. Mais, tout comme pour la tenniswoman, il est parfois difficile de discerner si cette ferveur (surtout de la gent féminine) est basée sur ses succès sportifs ou sur ses «atouts physiques»...

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Vous souvenez-vous de la fois, durant votre jeunesse, où vous être resté à jouer dehors trop longtemps en plein hiver, et de la douleur ressentie au moment du dégel ? Cette image me revient chaque fois lorsque, comme au cours de la Semaine lombarde en Italie en avril, sous la pluie et le froid, je pédale avec la fluidité d'un robot des Saterlipopettes. J'ai l'impression que ce sont mes genoux qui touchent aux pédales, grelottant jusqu'au fond de mes os (d'accord, je vous l'ai dit le mois dernier, je n'ai pas trop de chair qui me protège) et j'ai de la difficulté à appuyer sur mes manettes de freins dans les descentes. Le pire, c'est qu'après l'arrivée, il faut encore trouver la force de se changer. Pluie et froid donc, cinq heures par jour pendant une semaine, et de sacrés cols, aussi pénibles à descendre qu'à monter sous cette température digne du mois de novembre québécois. Une semaine à oublier !

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Avant de me rendre en Italie, j'ai participé à trois courses en Belgique et aux Pays-Bas. Les routes sont assez larges pour passer deux à la fois avec de multiples sections de pavés, question de bien se faire brasser les idées, et des «monts» (bosses courtes mais abruptes). C'est nerveux, ça joue du coude et il faut être concentré à fond pour ne pas se prendre en pleine face un rond point ou une voiture stationnée à contre-sens. Et, dès le départ, contrairement aux courses en Italie et en Suisse, c'est chacun pour soi.

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La récupération, c'est l'élément clé de la vie d'un coureur cycliste professionnel. Notre corps est sollicité par plus de 100 jours de course par année et par les multiples voyagements (les Suisses se foutent bien de ma gueule quand j'emploie ce mot !); les courses sont plus longues et les parcours, très éprouvants. Sitôt une course terminée, il faut tout de suite penser au lendemain, ou à la prochaine. Massage, bouffe et sommeil. Mais il est de plus en plus difficile de dormir des nuits complètes, surtout dans les grandes courses. Non, ce n'est pas en raison de toutes ces groupies qui nous réveillent aux petites heures du matin (dommage ... ), mais bien des «vampires» de l'UCI qui multiplient les contrôles d'hématocrite à 6 h ou 7 h du matin.

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Côté adaptation socioculturelle, ça va. Les Suisses (en général) sont bien sympathiques à la cause des Québécois. Durant mon échappée au Tour de Romandie, les spectateurs sur le bord de la route scan-aient : «Allez Dominique, allez Québec ! » - je les soupçonne d'avoir des envies secrètes d'émigration... Mais, bien sûr, certains détails sont parfois embêtants. Le plus dur est encore de m'habituer à manger si tard, à 20 h - 20 h 30 dans toutes les courses, ce qui m'empêche souvent de m'endormir. De plus, la tradition d'avant-course qui consiste à manger des pâtes (blanches) trois heures avant le départ, même si celui-ci est à 8 h, me pose plus de problèmes encore. Pour la tradition et par respect pour le cyclisme, je me fais un devoir de m'y plier... Mais je craque encore trop souvent pour ces chocolats et fromages suisses.

Au moment où vous lirez ces lignes, j'aurai peut-être participé au Tour d'Allemagne et à la Classique des Alpes en préparation du Tour de Suisse à la mi-juin. J'espère qu'enfin j'aurai une solide santé et de bonnes sensations comme celles que j'ai connues l'an dernier en fin de saison.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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