Dominique Perras
Comme il me reste à peine quelques mois comme compétiteur actif et que, lors de ma chronique précédente, je vous ai parlé du rêve, peut-être est-ce le temps pour moi de faire une petite récapitulation du pourquoi j’ai eu le coup de foudre pour ce sport à 14 ans. Ça m’amène à vous raconter cette anecdote en passant. Il est préférable de ne pas employer en Europe l’expression : « J’ai tout de suite eu la piqûre pour le vélo », une petite erreur que j’ai commise en direct à Télévision Suisse Romande, lorsqu’on m’a demandé comment j’avais choisi ce sport au « pays du hockey ». Dans le contexte des scandales de dopage, c’est un quiproquo un peu déplacé ! Les quotidiens du lendemain l’ont souligné à la blague, de façon sympathique heureusement ! De toute façon, en Europe francophone, nous sommes tous de « sympathiques Québécois à l’accent chantant ».
Retour à mon thème : pourquoi ce sport ? Parce que tout peut y arriver ! On dit souvent : «Que le meilleur gagne.» Eh bien justement, dans le vélo, ce n’est pas toujours le cas. Les plus forts gagnent souvent, en effet, mais les courageux gagnent parfois, les chanceux aussi, les teigneux, les aventuriers, les endurants, les malins, les conservateurs, les bagarreurs, les explosifs, les grimpeurs, les sprinteurs, les rouleurs, les grands, les trapus, les petits, les maigres, les costauds (non, pas les gros, désolé)... Tous ont potentiellement leur chance. Et puis, même la forme et les capacités physiques changent au cours de l’année, qui est souvent très longue lorsqu’on atteint de plus hauts niveaux. J’ai de très bons amis nageurs, c’est un sport que je respecte et que j’apprécie énormément, mais les nageurs savent, avant leurs compétitions, leur temps et leur rang approximatif. Au mieux, ils amélioreront leur temps et leur rang de quelques secondes ; au pire, le contraire. Dans le vélo, avant une course, même si je suis 15e sur papier, il m’est tout de même possible de remporter la course... ou de finir dernier !
Certains comparent ce sport à une pièce de théâtre improvisée : même si ce sont les mêmes acteurs, le scénario et l’histoire seront différents chaque jour. C’est toute la beauté de ce sport, et ce, même si le néophyte trouve toutes ces stratégies un peu compliquées. Un exemple : pourquoi tenter des échappées alors que les coureurs se font presque toujours rattraper dans les étapes sur le plat ? Réponse : parce qu’elles se rendent parfois jusqu’à la ligne d’arrivée !
Un autre aspect qui me fascine, c’est que ce sport d’endurance récompense ceux qui s’entraînent le plus. Contrairement à certains sports, comme le hockey ou le baseball, pour lesquels les habiletés semblent un peu plus naturelles et difficilement améliorables, les performances des cyclistes m’apparaissaient directement proportionnelles au nombre d’heures passées sur la selle. Au fil des années, j’ai quand même compris qu’il fallait également bien se reposer, varier ses entraînements et, bien sûr, tenir compte de sa génétique. Reste que pratiquement tous les cyclistes que j’ai vus travailler fort et persévérer ont eu une récompense valable au bout du compte. Ça aussi, j’adore : travail égale résultats plus tard.
Ça m’amène à parler de ma philosophie concernant ce sport, que j’ai envie de transmettre comme entraîneur. Les performances extraordinaires sont avant tout inspirées de trois facteurs : le rêve, le réalisme et le courage. Le rêve, j’en ai déjà parlé,mais c’est également le goût de croire que tout est possible. Le réalisme, il en faut aussi un peu; on doit comprendre que c’est bien beau de rêver, mais personne ne devient Superman. Si le peloton roule à 55 km/h, ça ne sert à rien d’attaquer en solitaire, car c’est impossible à tenir seul ; même Lance Armstrong en serait incapable. Enfin, il faut du courage parce qu’on doit se dépasser physiquement, et ça, ça fait mal. Le courage sert aussi à passer à l’action de façon non conforme, par exemple en attaquant de loin. Cette combinaison est pour moi l’essence du «battant » : ne pas s’affirmer battu avant que la course ne débute, même si ses chances ne sont pas si élevées au départ. C’est comme en course : pour certains, parfois, c’est fini et ils doivent l’admettre,mais souvent il reste une petite fenêtre d’opportunité et il vaut mieux tenter sa chance. Et ça marche de temps en temps !
C’est dans cette optique que je me prépare à la sélection olympique qui, à ma surprise, se terminera le 15 juin. La date de sélection a été fixée un peu plus tôt que je ne l’avais prévu, de sorte que le Tour de Beauce sera la dernière épreuve à compter pour les sélectionneurs. Les Championnats canadiens, une épreuve sur laquelle je comptais beaucoup, ne seront donc pas comptabilisés, car ils seront disputés au début de juillet. Lors des deux derniers JO, j’ai été choisi comme premier remplaçant, mais les choses sont différentes pour moi cette fois. J’ai passé l’hiver ici et j’ai par conséquent beaucoup moins roulé, mais surtout je n’ai pas pris part à des épreuves internationales ce printemps, ce qui constitue un handicap majeur. Bref, même si je suis dans le pool des candidats olympiques, je ne peux blâmer certains de mes compétiteurs de me croire hors course. Autrement dit, il est vrai que sur papier mes chances sont minces, mais il me reste une fenêtre d’opportunité, le Tour de Beauce, et j’ai bien l’intention de m’y essayer et d’y laisser quelques litres de sueur. On n’est pas battu avant la dernière ligne blanche au sol ! Sur ce, bonne route.
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