Dominique Perras
Je vous écris ces lignes entre deux accoudoirs rapprochés, les genoux bien près du tronc. Vingt-cinq heures en position verticale, à essayer de dormir la colonne en S: direction Australie. J'y participerai au Herald Sun Tour, une course par étapes de sept jours. J'en serai à ma quatrième participation, qui sera fort probablement la dernière. Il s'agit d'une de mes courses favorites, en raison notamment des parcours, mais aussi de la façon très combative qu'ont les Australiens de courir: contrairement aux courses aux États-Unis, où les grandes équipes « cadenassent » souvent, les courses aux antipodes continentaux font la part large aux attaquants. Peut-être mon affection s'explique-t-elle simplement parce que j'y ai été choyé dans mes résultats (une victoire d'étape en 2003 et une autre en 2004, deuxième au classement général, et maillot jaune quelque temps en 2005). J'y compte également bon nombre d'amis et d'anciens coéquipiers.
Pour toutes ces raisons, cette épreuve me motive, même si je n'ai pas fait de courses depuis près d'un mois. J'ai fait beaucoup d'entraînements courts mais intenses. Il faut aussi dire que depuis notre dernier entretien en juillet, j'ai surtout été affairé à plusieurs critériums avec mon équipe. Lors d'une des seules courses sur route à laquelle j'ai participé, le Tour de Leelanau, j'ai terminé cinquième et, par le fait même, j'y ai réussi le dernier de mes critères pour être du pool des Jeux olympiques.
Comme ce magazine vous parvient quelques semaines après la rédaction de ces lignes, il se peut que le contenu soit légèrement décalé de ma réalité. C'est que je suis en période de réflexion quant à mon avenir cycliste. Tout d'abord, je tiens à exclure toute dramaturgie de cette décision: il s'agit d'une décision personnelle un peu difficile, mais dans le grand ordre des choses (comme le disent les anglophones, in the great schemes of things), sans conséquences majeures. N'empêche, j'aime le vélo, j'aime faire des courses, mais j'aime aussi (encore plus) être auprès des miens, de mon fils et de ma femme surtout, et les conditions pratiques pour l'année 2008 me font réfléchir.
Dès le début de 2007, je me suis demandé si j'allais définitivement poser le pied par terre à la fin de 2007 ou à la fin de 2008. J'ai même été accepté au MBA des HEC pour cet automne. Au milieu de l'été, après le Tour de Beauce et les Championnats canadiens, en pleine motivation estivale, j'ai décidé de reporter mon admission d'une année et de tenter ma chance pour les Jeux de Beijing en 2008. Or, voilà qu'à la fin de la saison, mon directeur d'équipe m'a laissé savoir qu'il ne renouvellerait pas mon contrat pour 2008, préférant léguer ma place – et mon salaire – à un sprinteur, son grand copain Alex Candelario. Ce même directeur a aussi émis le désir de se concentrer sur les critériums et les sprints.
Loin de moi l'idée de trouver des excuses: ce n'était pas imprévisible et j'assume pleinement ma saison un peu trop ordinaire par rapport à mes « conditions » financières (vraiment pas si élevées, en passant !) et à mes conditions logistiques parfois coûteuses pour mon équipe: par exemple, j'avais fait mettre une clause comme quoi je ne quittais pas ma famille pour plus de neuf jours consécutifs. J'aurais préféré qu'il en soit autrement, mais ma liberté nouvelle de ne pas devoir quitter ma famille pour l'hiver fait partie des aspects de la situation qui me la font voir comme un mal pour un bien.
Ce qui complique un peu les choses est que j'ai réussi mes critères pour faire partie de la sélection olympique et que le parcours de Beijing comprend une côte de 10 km à faire plusieurs fois. Après avoir été premier remplaçant aux Jeux de 2004 et à ceux de 2000, j'aurais aimé tenter ma chance une dernière fois. Et puis j'aime encore le vélo avec passion et j'ai le désir de me dépasser, surtout en prenant part à mes quatre ou cinq épreuves phares de l'année. Par contre, je ne suis pas prêt à me joindre à une formation américaine qui me demandera de quitter la maison pour trois ou quatre semaines consécutives, voire plus, et qui m'offrira des conditions inférieures. Et il me faut bien un peu de sous pour vivre.
La solution serait donc une équipe québécoise qui me permettrait de me concentrer à 100% sur le Tour de Beauce et les Championnats canadiens et de tenter le tout pour le tout. Je suis conscient de la difficulté pour les équipes du Québec de trouver des commandites d'envergure. Je penche donc plutôt pour la retraite, mais je garde l'option de faire un Guy Lafleur de moimême si une belle occasion se présente dans un avenir rapproché. Si c'est la retraite, alors je me dirigerai fort probablement vers le MBA, ou bien peut-être vers le coaching, une voie qui me tente de plus en plus.
Qu'importe si mon aventure cycliste se poursuit une année de plus ou non, il me faudra bien quitter un jour. Dans tous les cas, je conserverai un très beau souvenir de ces années. J'aurai été choyé de pouvoir travailler pendant 9 ans comme professionnel et durant presque 15 ans comme membre de l'équipe nationale. Après toutes ces années, je le pense encore: le vélo est un sport extraordinaire, à mes yeux le plus beau.
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