Dominique Perras
On entre enfin dans le vif du sujet. Au cours des prochaines semaines, je m'appliquerai à atteindre mes objectifs principaux de la saison. Depuis notre dernier entretien, j'ai signé une entente pour le reste de la saison avec l'équipe professionnelle américaine OFOTO-Lombardi Sports, grâce entre autres à l'intervention de Time, l'un de mes commanditaires de longue date.
Cette offre est tombée à point. En effet, le calendrier de courses de l'équipe nationale s'est révélé très maigre après le Tour de Langkawi (Malaysia); pour diverses raisons, plusieurs projets d'épreuves ont été annulés. Pendant cette période de près de deux mois sans courir, je suis allé m'entraîner avec le Groupe Centrifuge en Virginie avec mon collègue chroniqueur Mathieu Toulouse. Plus souvent qu'autrement, j'ai roulé seul. J'ai donc manqué de repères.
Ma première épreuve après ce «congé» fut la Sea Otter Classic, une mini-course par étapes de trois jours inscrite au calendrier UCI et à laquelle j'ai participé avec l'équipe nationale. Je dis «mini-course» parce que la distance totale de l'épreuve se situait sous les 300 km en trois jours (un prologue, une course en circuit et une course sur route). D'accord, il n'y a rien là de trop épuisant, mais bon, devancer ses adversaires dans une course de 200 m n'est pas plus facile que de devancer ses adversaires dans une course de 200 km.
Après m'être taillé une 4e place à la course en circuit, j'ai joué de malchance lors de la dernière étape: un de mes maillons de chaîne s'est ouvert. Heureusement, comme ma chaîne sautait, je m'en suis rendu compte avant d'atterrir assis sur le tube horizontal de mon cadre et ainsi compromettre mes projets de fonder une famille. J'ai franchi les 80 derniers kilomètres sur un vélo de dépannage beaucoup trop grand (quelques crampes en prime). J'ai perdu un peu de temps, mais j'ai terminé au 9e rang du classement final, ce qui n'est pas trop mal dans les circonstances.
De là , je me suis rendu directement au Tour de Georgia. C'était ma «rentrée officielle» avec ma nouvelle équipe. Il s'agissait de ma deuxième participation à ce tour (qui célébrait quant à lui son deuxième anniversaire). Pas de grande tradition, donc, mais comme Lance Armstrong et Mario Cipollini se sont ajoutés à la ligne de départ, la course a pris une tout autre couleur. C'est pas mêlant, on aurait dit que toute la Géorgie était au rendez-vous !
J'arrive donc là -bas la veille de l'épreuve. On me présente mon nouveau vélo, une superbe machine. Mais je ne raffole jamais des changements de position la veille d'un tour de 1100 km en six jours. Voyez-vous, la moindre petite différence (par exemple, une selle juste un peu moins reculée), aussi minime soit-elle, se ressent. Commanditaire oblige, je me plie au changement forcé, non sans noter quelques douleurs aux genoux les premiers jours. Cela dit, pour une raison que j'ignore, celles-ci ont disparu sous l'effort dans les étapes difficiles. Quant à mes nouveaux coéquipiers, des jeunes fringants pour la plupart, ils couraient le couteau entre les dents. Ils ont été de toutes les échappées les premiers jours, ramassant au passage les maillots de meilleur jeune et de meilleur grimpeur à quelques reprises.
Le premier «vrai» test de ce tour fut le contre-la-montre de 30 km, après trois étapes relativement calmes sur le plat. Je me suis surpris moi-même en terminant en 17e position, à moins de trois minutes d'Armstrong, même si j'ai perdu une bonne vingtaine de secondes en passant tout droit dans un virage qui suivait une descente (en freinant un peu trop sec).
Par la suite, nous avons eu droit à deux étapes de montagne; la seconde nous emmenait au sommet d'une côte de 10 km. Étonnamment, la course est restée relativement groupée; elle était presque entièrement contrôlée par les US Postal. Nous sommes arrivés à 50 lors de la première étape de montagne, et à peu près autant de coureurs se sont retrouvés au pied de la difficulté de la course, Bald Mountain, le plus haut sommet de Géorgie (1500 m).
Le matin de cette étape, sous les conseils de mon directeur, je me suis présenté à la ligne de départ avec une 39 x 25, confiant que ce dernier braquet devrait m'aider à grimper allègrement. Puis, sur la ligne de départ, je regarde autour de moi les braquets de quelques favoris. Horner? Une 29. Lieswyn? Lui aussi un 29 ; Armstrong, de son côté, a choisi une 27. J'appuie sur le bouton de panique, provoque un branle-bas de combat chez notre mécano, mais à deux minutes du départ, il n'a pu trouver une cassette 10 vitesses avec une 27.
Finalement, j'ai réussi à suivre le groupe de tête de moins de 10 coureurs jusqu'à 3 km de la fin. Certaines sections d'environ 25 % de dénivelé (plus longues, plus étroites et plus pentues qu'au mont Mégantic), jumelées à mes jambes frêles qui requièrent un peu de souplesse, ont été de trop. D'ailleurs, une dizaine de coureurs m'ont passé dans le dernier kilomètre qui m'a semblé durer une éternité (1 km à 8 km/h, ça fait combien de temps? ).
Ce sont là les aléas d'une course en ligne, quand on ne connaît pas la côte à venir. J'espérais grimper dans le top 10 après cette étape, mais j'ai dû me contenter de maintenir mon rang à la suite du contre-la-montre, et j'ai complété le tour au 17e rang du classement final d'une course remportée et dominée, vous l'avez bien sûr deviné, par Lance Armstrong lui-même, devant Jens Voigt et Bobby Julich, tous deux de l'équipe CSC. Cipollini, lui, a remporté une étape sur le plat, mais c'est le Canadien Gordon Fraser qui lui a volé la vedette durant les sprints, remportant deux étapes.
Bien sûr, la seule présence du quintuple vainqueur du Tour de France, qui court très peu aux États-Unis, a attiré des foules beaucoup plus considérables que l'an dernier; au sommet de Bald Mountain, par exemple, une foule digne des grandes courses européennes s'était déplacée. J'espère que ce succès sera suffisant pour assurer la survie de ce qui est maintenant la plus grande épreuve cycliste en Amérique.
Si je suis si déçu de ne pas terminer dans le top 10, c'est surtout parce qu'il me manque encore un critère du Comité olympique canadien pour être éligible aux Jeux Olympiques d'Athènes. Je suis en excellente forme physique, mais je ne respecte pour le moment que cinq des six critères nécessaires. Pour satisfaire au sixième, j'ai fait un saut éclair en Angleterre pour participer au Lincoln GP. Quatre jours d'aventure (j'étais seul) où j'ai malheureusement échoué dans une course de stop and go (on se surveille avant de tenter de s'échapper). J'ai manqué l'échappée «gagnante» de... 10 coureurs et j'ai terminé dans le groupe suivant, amèrement déçu.
Il me reste encore la semaine des trois courses USPRO et le GP de Beauce pour rassembler tous les critères d'éligibilité qui me permettront peut-être de participer aux Olympiques. Ces épreuves (y compris le Championnat canadien à Kamloops) seront décisives: elles permettront de déterminer qui sera de la sélection pour les Jeux d'Athènes. Entre-temps, je mets le paquet et peaufine ma préparation.
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