24 février 2004

Le jargon du coureur

Dominique Perras

Vous aimez le vélo. La compétition vous intrigue. Un peu voyeur, vous me lisez parce que vous apprenez dans mes textes des choses qu’on ne lit jamais sur la vie en peloton. Mais bon, je sais, je sais, il m’arrive d’utiliser des termes et des expressions que seuls les gaillards en lycra peuvent comprendre. C’est notre jargon secret.

Pour votre bénéfice, je commence donc la saison 2004 avec un petit lexique du peloton. Normalement, ce qui se dit dans le peloton y reste mais, pour vous, je fais une petite exception. Ponctués d’expressions et de mots colorés, familiers, voire un peu vulgaires, ces quelques paragraphes sont dédiés à mes lecteurs fidèles un peu moins initiés à notre terminologie bizarre. Qui sait, peut-être servira-t-elle à des joueurs de Scrabble en mal de points supplémentaires ou voulant épater la galerie (cela dit, désolé, rares sont les termes ou expressions contenant les lettres z, k, y ou w).

-Peloton-
OK, ça vous commencez à le savoir. C’est une entrée en matière. Le peloton est le groupe principal de coureurs.

-Abri-
Pour comprendre le cyclisme, il faut absolument savoir en quoi consiste l’abri. En effet, on économise une énergie substantielle en collant la roue d’un coureur qui nous «coupe le vent» en nous aspirant. Plus la vitesse est élevée, plus il est facile de rouler derrière un autre. C’est la raison pour laquelle les écarts sont plus grands en montagne; c’est là, en fait, que se jouent les courses la plupart du temps. La vitesse y étant moins élevée, les moins forts ne peuvent plus se laisser tirer par les autres. Ils sont inévitablement lâchés en cours de route par les meilleurs grimpeurs.

-Échappée-
Des coureurs «sortent» du peloton et prennent une avance sur celui-ci.

-Braquet-
Le braquet est le développement employé, ou le rapport entre les pignons avant et arrière. «Mettre du braquet» (ou «emmener de la braquasse») veut dire «pousser plus gros», donc tourner les jambes moins rapidement et utiliser plus sa force que ses capacités cardiorespiratoires. «Mouliner» ou «tourner les jambes», c’est tout le contraire, donc avoir une cadence plus élevée à la même vitesse.

-Se prendre un coup de bordure-
Dans les sections exposées à un vent de côté, les coureurs s’étalent en diagonale pour se protéger du vent. Le hic, c’est que, selon la largeur de la chaussée, il ne peut y avoir plus d’une douzaine de coureurs protégés. N’ayant plus de place, les autres sont donc alignés à la queue leu leu sur le bord de la chaussée, sur la bordure, et essaient de se protéger du vent. Tôt ou tard, les coureurs qui se relaient devant en se protégeant distanceront éventuellement les coureurs qui avancent péniblement sur la bordure, exposés au vent constamment.

-Échelon-
Formation en diagonale (simple ou double) pour se protéger du vent de côté. Dans l’échelon double, il y a deux files de coureurs, une qui remonte et une qui redescend, et une bagarre subséquente à l’arrière pour intégrer l’échelon (aussi appelé éventail). Dans les courses professionnelles où les coureurs s’organisent rapidement, il n’est pas rare de voir cinq ou six échelons comme ça. Mieux vaut en former un second rapidement et se trouver quelques mètres derrière que perdre ses forces dans la bordure du premier.

-Rouler dans la caillasse-
Rouler sur le bas côté de la chaussée pour s’abriter au maximum.

-Mine-
(Comme dans «Il a placé une mine au bon moment.») Attaquer, produire une accélération pour se détacher du peloton ou du groupe d’échappée. On dit aussi «faire un démarrage».

-Caravane-
Série de voitures d’équipe qui suit le peloton. Chaque équipe a droit à une ou deux voitures de dépannage (changement de roue en cas de crevaison, vélo de rechange, ravitaillement). L’aspiration de ces véhicules facilite grandement la réintégration du peloton à la suite d’une crevaison ou d’un bris.

-Faire la tarte-
Synonyme de chuter, glisser, se coucher, etc.

-Domestique-
Coéquipier d’un coureur qui a le potentiel de remporter la course. Le domestique a donc pour tâche de faciliter la tâche du leader au maximum, par exemple en l’abritant du vent le mieux possible.

-Tempo-
Rythme constant maintenu par une équipe pour dissuader les autres coureurs d’attaquer. Par exemple, les coéquipiers de Lance Armstrong s’assurent d’imposer le tempo au cours des deux dernières semaines du Tour de France en gardant un rythme soutenu.

-Coup de Trafalgar-
Mon expression favorite. «Faire le coup de Trafalgar», c’est créer la surprise pour déstabiliser ses adversaires. Une course peut se jouer dans un moment inattendu, par exemple une échappée décisive qui s’envole après 20 km, sur le plat, alors que tout le monde s’attendait à ce que la course se joue dans une montée difficile vers la fin.

-Partir en facteur-
Un coureur qui part en facteur attaque doucement, sans grande accélération, si lentement que ça n’a pas l’air sérieux. Il faut se méfier des coureurs qui avancent comme ça.

-Coup de pompe, fringale, défaillance-
Tous les coureurs craignent ces états comme la peste. Dans les longues courses surtout, un coureur qui se sous-alimente peut être victime d’une baisse de sucre qui fait souvent perdre plusieurs minutes en quelques kilomètres seulement. On dit parfois: le gars est bunké.

-Collé, arrêté, se prendre une reculée, bloqué-
Autant d’expressions pour dire que ça va pas bien. Pas bien du tout.

-Pédaler en danseuse-
Se mettre debout sur son vélo pour relancer.

-Grupetto (ou autobus)-
Dans les courses par étapes, le grupetto est le groupe de coureurs «lâchés» par le premier groupe qui se regroupent pour terminer l’épreuve dans les délais (un impératif si on souhaite avoir le droit de repartir le lendemain).

-En garder sous la pédale-
Conserver son énérgie pour plus tard.

-Bluff-
Coureur qui fait semblant d’être en peine, généralement pour faire travailler davantage les autres coureurs et profiter de leur fatigue en fin de course.

-Dumme, hopfedumme, hcheisser, drittsek, porco dio, va fanculo, dio cane, figa, stupido, che cazzo fai, putos, fuck, idiot, curva match-
Vocabulaire vulgaire mais fort pratique dans les courses internationales pour envoyer paître un coureur qui nous fait un coup chien. Si je souhaite juste me défouler en restant poli, je jette mon dévolu sur quelques mots en québécois. Ça soulage et c’est presque drôle. Et surtout, comme on ne me comprend pas, on ne m’en voudra pas.

Bon maintenant, plus d’excuses. J’ai certainement oublié un bon nombre d’expressions, mais vous en connaissez assez pour suivre n’importe quelle conversation cycliste. Bon Scrabble à tous.

• • • • •

J’ai terminé ma saison 2003 très tard avec le tour de Queensland (Australie) le 8 novembre, passablement fatigué après 110 jours de course. J’attendais cette pause depuis déjà un bon moment.

J’ai repris gentiment en décembre, un mois de transition que je fais normalement en novembre. J’ai roulé une bonne semaine à Victoria (Colombie-Britannique) avec mon copain de longue date Roland Green, après m’y être rendu pour une rencontre pré-olympique tenue par l’équipe canadienne. Ensuite, j’ai fait une alternance de VTT dans la neige, cycle-ops à la maison, musculation et ski de fond durant le temps des Fêtes. Depuis le début de janvier, je suis en Californie avec Alexandre Lavallée, Charles Dionne et Peter Wedge. Nous nous préparons pour les Tour of Wellington (Nouvelle-Zélande) à la fin janvier et de Langkawi (Malaysia); les deux seront courus avec l’équipe nationale canadienne.

Côté équipe, rien de nouveau. Après la fin des activités de mon équipe Iteamnova, j’avais bon espoir de me trouver quelque chose en Europe, et les pourparlers que j’ai entretenus avec deux équipes de première division n’ont débouché sur rien de concret. J’ai eu l’option de «rester» avec Flanders (qui continue sans Iteamnova), mais le salaire offert était vraiment trop ridicule. Du côté des États-Unis, le marché est désastreux après que les équipes Prime- Alliance, Saturn, 7-Up et Schroeder Iron aient mis la clé dans la porte. En ce moment, je me prépare donc à suivre le programme de l’équipe nationale. Ainsi, plutôt que de suivre un programme de course imposé par un directeur d’équipe, je serai en mesure de mieux me concentrer sur mon entraînement et être prêt au moment opportun. Par contre, côté financier, ce n’est pas facile.

Pour la suite de ma saison, je n’ai qu’une seule certitude en ce moment, c’est qu’elle sera axée sur la sélection et la performance aux Jeux olympiques d’Athènes. Je défendrai mon titre de champion canadien à Kamloops et m’assurerai d’atteindre une forme significative en juin et juillet. Mais avant tout ça, il faut qualifier le Canada; le classement des nations du 30 avril en sera l’élément déterminant, d’où l’importance de performer tôt en saison en Nouvelle-Zélande et en Malaysia. Selon notre classement à cette date, nous compterons deux, trois ou quatre coureurs au départ de la course sur route.

Je vous parlerai donc un peu plus de ce début de saison hâtif dans ma prochaine chronique. Bon ski (ou bon rouleau).


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