Dominique Perras
J'ai passé les dernières semaines à m'entraîner plutôt qu'à courir, contrairement à ce que j'ai fait en début de saison au cours des cinq dernières années. Ces longues heures de selle en solitaire m'incitent à une certaine introspection, à de longues réflexions: je me questionne sur le sort du Canada si le copain de Myriam Bédard n'avait pas convaincu Jean Chrétien de ne pas aller en Irak; j'analyse le destin tragique de Robert Gillet; ou, mieux, si je devrais remonter ou non ma selle de deux millimètres.
Dans un article récent, je mentionnais que ça faisait un peu mon affaire de courir moins, mais franchement je ne pouvais imaginer que je ne courrais pas du tout pendant deux mois. Pour diverses raisons, l'équipe nationale a annulé toutes les courses qu'elle avait au programme, si bien que depuis le Tour de Langkawi je n'ai pris part à aucune épreuve. Au cours de cette période, j'ai passé mon temps entre le Québec, la Floride et la Virginie. J'ai pu en profiter pour faire un peu plus de volume, ce que j'avais à peine eu le temps de faire avant de reprendre la compétition à la fin de janvier.
J'ai refait quelques exercices spécifiques, notamment en utilisant le système Powertap, qui me permet de mesurer le degré d'efficacité de différents efforts plutôt que de me fier uniquement à ma vitesse et à mon rythme cardiaque. Ainsi, malgré le vent favorable ou non, le terrain valloné ou pas, j'obtiens la mesure exacte de l'effort déployé et je peux travailler à améliorer mon efficacité dans une situation donnée.
Ma prochaine épreuve sera le Tour de Géorgie, que je ferai pour la deuxième fois à la fin d'avril.
Motivation et persévérance
On m'a demandé à quelques reprises, ces derniers mois, de parler de mon cheminement, et également de motivation et de persévérance. Entre autres, on m'invite à tenter de décrire aux jeunes la route qu'il faut suivre pour atteindre le «sommet», même si, franchement, je ne considère pas y être tout à fait.
Je partage donc avec les lecteurs de Vélo Mag ma petite théorie de la progression dans laquelle jeunes ou moins jeunes devraient pouvoir se placer. J'ai souvent l'impression qu'un des premiers éléments de démotivation est de ne pas avoir de buts concrets et réalistes, à court ou à moyen terme, et d'avoir des ambitions surréalistes. Bien que les objectifs à long terme soient généralement faciles à définir (par exemple, prendre part aux Jeux olympiques ou faire le Tour de France), l'accomplissement de ceux-ci passe par différents paliers.
Le cyclisme est un sport d'endurance. Il est synonyme d'années d'entraînement, de répétitions et de progression modérée. Mis à part quelques coureurs ultra-talentueux qui, dès leurs premières compétitions, ont démontré des aptitudes phénoménales et gravi les échelons rapidement, la très grande majorité des cyclistes, à tout le moins chez les hommes, met au moins 10 ans à se rendre au sommet.
Les cinq candidats canadiens aux prochains Jeux en sont des exemples concrets: Michael Barry, Charles Dionne, Éric Wohlberg, Mark Walters et moi avons tous gravi les échelons un à un, lentement. À mon avis, il y a plus ou moins sept niveaux à franchir, allant de celui des courses régionales, en passant par le provincial, le national, le continental, l'international, puis le professionnel pour culminer au dernier échelon des très grandes épreuves comme les Jeux olympiques, les grandes classiques ou les grands tours. Ces niveaux sont abstraits, certes (ils n'existent pas vraiment et on peut très bien faire des courses dans plusieurs niveaux différents durant une année), mais ils donnent une idée générale de la place qu'on occupe dans cette «échelle».
Chose certaine, il faut être conscient de l'endroit où on se situe et essayer de franchir les échelons un à un. Tout ceci est particulièrement important sur le plan de l'entraînement. Passer en une saison de 12-15 h par semaine à 25-30 h d'entraînement par semaine est irréaliste. J'ai moi-même vécu la difficile expérience de gravir 3-4 échelons trop rapidement, passant de mi-coureur mi-étudiant universitaire au dernier échelon en chatouillant occasionnellement les plus grandes épreuves professionnelles, avec plus ou moins de succès d'ailleurs. Pas sûr que j'ai suivi le chemin idéal.
Le plus grand challenge : dès que l'on commence à bien «maîtriser» l'un de ces échelons (à gagner des courses provinciales, par exemple) on passe à l'échelon suivant où, à nouveau, on subit la course et finit plusieurs fois derrière pour, éventuellement, se rapprocher peu à peu de la tête du peloton. C'est durant ces périodes qu'il faut faire preuve de persévérance. Il faut passer par-dessus échecs et humiliations avant de connaître quelques victoires. Même les grands champions comme Lance Armstrong ou Jan Ullrich traversent des périodes moins productives au cours de leur saison.
L'orgueil peut aider, aussi; vous savez, ce sentiment qui fait dire «attendez, vous allez voir» après s'être fait déclasser quelques fois? OK, ça ne marche pas toujours, mais ça donne une sacrée motivation pour revenir bien préparé au prochain combat. Plus dure encore est la difficulté qui ne cesse de s'accroître lorsqu'on approche du sommet de la pyramide. La compétition est si forte sur les circuits que tout doit fonctionner parfaitement si l'on veut être compétitif. Bref, les journées difficiles sont beaucoup plus nombreuses que les bonnes journées, il faut en être conscient, et surtout être prêt à recommencer à chaque palier. Il n'existe jamais un moment où on peut se dire qu'on est enfin arrivé. On y va d'un effort incessant pour garder sa place ou aller plus loin.
J'escamote nombre de facteurs qui entrent en ligne de compte comme le talent naturel, le soutien extérieur, la chance d'éviter les blessures ainsi que l'amour et la passion de son activité, mais l'essentiel de mon propos tient au fait que très peu d'athlètes naissent au sommet. La progression est lente, et surtout, la sensation d'être bon n'existe pas, car sitôt on performe bien à un niveau, sitôt on passe à un autre et retombe au bas de l'échelle. Avoir l'humilité d'accepter les échecs et les défaites est donc le plus grand défi à relever pour tout athlète, peu importe la place qu'il occupe. Je souhaite juste que, dans les prochains mois, je n'aurai pas besoin de faire preuve de trop de persévérance… Ayez une bonne pensée pour moi !
NDLR : Le 12 avril, Dominique Perras a signé un contrat professionnel avec l'équipe américaine OFOTO.
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