12 août 2000

Grand Tour et Grande Drague

André Noël

Valleyfield
Maître Hans Marotte, qui milite pour les droits des chômeurs pendant l'année, est chef barman au Grand Tour cycliste depuis six ans. Pour se délasser, dit-il. Servant vin, bière et alcool tous les soirs, il occupe un poste stratégique pour observer ce qu'il est convenu d'appeler l'après-vélo... ou la Grande Drague.

Les Grands Touristes ont de l'énergie à revendre, constate-t-il. «Ils pédalent toute la journée, dansent toute la soirée, et je vois des couples se former. Je ne les suis pas dans les tentes pour voir oe qui s'y passe, mais il faut croire qu'il y a ici des hommes et des femmes pleins devitalité.»

La drague est le sujet tabou, mais omniprésent du Grand Tour (GT, pour les intimes). Pour ce qui est de la séduction, bien des cyclistes se mettent sur le pilote automatique. Certains participants apprécient bien cette ambiance, d'autres se montrent agacés. D'autres, enfin, rient de tous ces chasseurs à pédales qui suivent la piste, mais rentrent bredouilles vers leur sac de couchage, le soir venu.

Hier, Nathalie Gagnon, 33 ans, étirait ses muscles endoloris dans une halte quand un jeune homme s'est approché d'elle. «Il a commencé à me parler de la température, raconte-t-elle. Puis il m'a offert de me masser, après la journée de vélo. Je lui ai dit que je faisais le Grand Tour avec mon mari et que j'ai quatre enfants. Il a pris la poudre d'escampette. Quand je l'ai croisé par la suite, il y avait un certain malaise.»

Mme Gagnon aime bien danser. «Je suis obligée de regarder par terre, confie-t-elle. Sinon, c'est l'abordage. Parfois, je danse avec des groupes de filles pour éloigner les indésirables.»

Deux amis dans la jeune quarantaine rongeaient leur frein, hier soir. Ils ont fait plusieurs Grands Tours et ont toujours ramené une proie à leur tente. Mais pas cette fois-ci. Ils sirotaient une bière, hier soir, l'air vaguement grognon et le menton mal rasé. «Il faut frapper dès le premier soir, commente un connaisseur. Le dernier soir, c'est kaput.»

En fin observateur, Hans Marotte affirme que les hommes - ils sont 65% au GT - n'ont pas l'exclusivité de la drague. Sans le crier sur les toits, bien des jeunes femmes s'inscrivent à cette épreuve sportive dans l'espoir caché de trouver cet homme actif et drôle avec qui elles rouleront toute leur vie.

Un des organisateurs, Richard Saulnier, rappelle que bien des mariages ont pris naissance dans les GT. Âgée de 31 ans, Madeleine (un nom d'emprunt) ne veut pas d'aventure d'un soir. Ce qui n'empêche pas son coeur de palpiter depuis trois jours, et pas seulement lorsqu'elle monte une pente abrupte.

C'est qu'elle a fait la connaissance d'un beau mec à Maniwaki après avoir mangé 133 kilomètres d'asphalte. «Je l'ai vu alors que je dansais, confie-t-elle. Il était accoudé au bar. J'ai commandé une bière, et il m'a parlé. On s'est bécoté le lendemain. Je ne veux pas aller plus loin, tant que je n'ai pas la certitude que c'est sérieux. Ici, c'est trop facile de s'embarquer dans une romance et de s'emballer. Je dois rester prudente.»

Marjolaine (autre nom d'emprunt) craint moins de se brûler les ailes. Elle a trouvé chaussure à son pied dès le troisième soir. Depuis, les deux tourtereaux ne se quittent plus. «Elle a le sourire accroché aux oreilles», font remarquer ses copines qui voyageaient, mais ne voyagent plus, avec elle.

La libido ne semble pas décliner avec l'âge. «Aujourd'hui, j'ai admiré le dos d'une jeune cycliste, confie un septuagénaire. J'avais envie de pianoter dessus.» Une de ses amies, elle aussi septuagénaire, ne déteste pas se rincer l'oeil en regardant les garçons. Les beaux mollets masculins, elle les appelle des «dérailleurs». Et les belles descentes de reins, des «cadres ». On aurait quand même tort de croire que le GT est une semaine de Vélo-Sexe. Le barman Hans Marotte parle d'un petit noyau de dragueurs vraiment actifs. La majorité des cyclistes trouvent surtout plaisir à se raconter des histoires. On s'allume mutuellement, mais on s'éteint sagement avant le dodo. C'est qu'il n'y a pas que le sexe dans la vie. Il y a aussi... le plaisir de rouler sur un vélo et de traverser l'Outaouais avec celui-ci. Hier, tous les Grands Touristes ont longuement patienté pour embarquer sur le traversier entre Saint-André et Carillon. Tous, sauf Mario Jacob et, Claude Raynault, qui, las d'attendre, se sont fait reconduire en chaloupe par un pourvoyeur local. De part et d'autre de la rivière, la route défilait parmi les jolis coteaux. Aujourd'hui, c'est le retour à Saint-Lambert. Et pour certains, le retour à la réalité.
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Avec la collaboration d'André Poirier, Vélo-Mag.


Note du webmestre :
Mario Jacob et Claude Raynault étaient des compagnons de voyage l'été dernier lors d'une virée en Loire, Normandie et Bretagne. Ils m'ont fait parvenir un souvenir de leur traversée de l'Outaouais.


un cycliste au pied marin, Claude Raynault
photo : Mario Jacob


Mario Jacob, bien fier d'avoir échappé à la ligne d'attente du traversier entre Saint-André et Carillon
photo : Claude Raynault


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