avril 2007

L'orgasmomètre

par Gilles Morneau

Chers lecteurs, j'ai une devinette pour vous : quel accessoire ont en commun TOUS les cyclistes, peu importe leur âge, leur calibre et leur expérience ?

Une première réponse nous arrive directement de Brossard : le cuissard ! BRRRP ! Mauvaise réponse. Bien des novices ignorent encore ses bienfaits et bien des marginaux n'aiment pas le lycra.

Autre essai, cette fois-ci de Sherbrooke : le casque ! Désolé, mauvais choix. Les individus dotés d'un quotient intellectuel minimal le portent, mais il est boudé par deux minces franges, en haut et en bas de l'échelle.

Le cardiofréquencemètre ? Nenni. Il est l'apanage des maniaques seulement.

Mais vous brûlez. Un indice ? Voilà : on le porte au guidon, et ce n'est ni une sonnette, ni un wattmètre, ni un altimètre, ni une radio, ni un GPS, ni un hippopotame rose qui fait soui-soui.

Oh, on lève la main à Val-d'Or... un odomètre ? Bravo ! En plein dans le mille ! L'odomètre est LE bidule qui rallie tous les cyclistes.

Qu'ouis-je ? Des sceptiques à La Tuque doutent de l'universalité de l'odomètre ? Sachez que moi aussi j'en doutais, jusqu'au jour où cela me frappa, comme un gros arbre dans un tournant trop serré.

C'était l'an dernier, au Grand Tour. En dépassant des cohortes de cyclistes, je constatai que les contemplatifs, les bohèmes et les simplicitistes volontaires arboraient tous l'odomètre au guidon. Intrigué, je vérifiai systématiquement. Ils l'avaient TOUS ! De guidon dégarni, pas l'ombre d'un embout !

Pour en avoir le cour net, je poursuivis mon enquête tout l'été. Le verdict est tombé : la diabolique machine était PARTOUT !

J'étais sur le cul. J'y pensai tout l'automne. Un jour, dans un moment soudain de lucidité, je compris tout : c'est une secte ! La secte secrète des adorateurs de l'odomètre, entièrement vouée au culte des dieux AVE et ODO.

AVE (comme dans average), c'est le dieu de la vitesse moyenne. Aussi connu sous le diminutif AV ou AVG, il est l'obsession des cyclistes. Il est la mesure de leur performance, l'expression de leur excellence. Il est la valeur qui dicte leur allure, la raison pour laquelle il est impensable d'arrêter, voire de ralentir. On a d'ailleurs inventé la fonction autostart/autostop en réaction au trop grand nombre de suicides reliés à ce culte.

Je ne serais pas surpris d'apprendre l'existence de messes noires où l'on élève l'objet sacré à bout de bras, récitant d'obscures incantations : « AVE, ô grand AVE. Sur ton autel, je sacrifie l'amitié de ceux qui ne peuvent tenir ma vitesse moyenne. Puissent-ils eux aussi améliorer leurs chiffres; sinon, qu'ils brûlent en enfer pour l'éternité ! »

Que dire maintenant du culte au dieu ODO ? C'est pire encore : le sacro-saint kilométrage total. On le cumule, on l'analyse, on le suppute, on le compare. Il est devenu la raison profonde de l'essence du pourquoi fondamental de faire du bécik. Prenez note, la prochaine fois que vous ferez connaissance avec un camarade cycliste. Tôt ou tard, elle viendra, la question qui tue : « Combien de kilos tu roules par année ? » J'entends rire à Rimouski. Vous la reconnaissez, cette question, n'est-ce pas ? Vous y répondez avec désinvolture en lançant un chiffre en milliers, tout en spécifiant que d'habitude vous en faites plus mais que bla, bla, bla...

À cette question, n'allez surtout pas répondre comme moi : « Aucune idée, je n'ai pas d'odo. » Malheur ! Cette réplique sciera les jambes de votre interlocuteur, qui se scandalisera : « Gibier de potence ! Hérétique ! Vade retro sale Kona ! » Minute, calmons-nous, j'apporte une nuance : oui, il m'arrive d'installer un odomètre à mon guidon pour les raids, pour mieux gérer l'effort et les arrêts aux puits. Pour pouvoir dire à l'organisateur : « Hey, il y avait 10 km de plus qu'annoncé, j'ai failli mourir de fatigue ! » Ou pour pouvoir sacrer quand le foutu machin cesse de fonctionner, ou pour le plaisir de gosser avec l'aimant et le capteur, qui se déplacent tout le temps. De toute façon, c'est chaque année la même chose : je l'installe en juin, il marche à moitié en juillet, plus du tout en août, et je le jette en septembre.

J'entends bougonner à Drummondville; on comprend mal mon désintérêt pour cet instrument si pratique. Voici ce que j'en pense : dans mon livre à moué, faire du vélo, c'est jouir de la vie. C'est comme faire l'amour. C'est un acte de tendresse, où l'on donne et l'on reçoit sans compter. Dans l'alcôve de l'amour charnel, qui aurait l'idée de mesurer l'intensité de l'orgasme ? Oups, mauvais exemple, il y a mon ami Nic qui porte sa strap et sa montre Polar pour TOUTES ses activités physiques. Au fait, je vous ai parlé du culte au dieu POLAR ? Une autre fois peut-être. En attendant, je n'en démords pas : pédaler en regardant des chiffres, c'est techniciser indûment une activité pourtant si simple, c'est renier toute la poésie du geste cycliste. Je préfère garder la tête haute, pour jouir du paysage... et éviter les trous !

Pensez-y lorsqu'on vous posera la question du kilométrage annuel. Vous pourrez répondre : « Le vélo, c'est ma passion, et la passion ne se mesure pas. » Et ajouter nonchalamment : « Bientôt 4000; 300 de plus que l'an passé. »


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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