Dominique Demers

octobre 2001

Ce texte de l'écrivaine Dominique Demers a été publié dans la Presse, probablement en octobre 2001.

Un grand pays d'outardes

Si sept millions de petits humains fonçaient parfois vers un même but, gageons qu'ils se découvriraient tous des ailes

Dominique Demers

Cet été j'ai découvert le vélo. Un coup de foudre. Une passion. Avant je trouvais Pierre Foglia un peu casse-pieds avec ses chroniques de bicycle. Surtout qu'il accordait beaucoup d'encre à ces cyclistes qui roulent comme si le diable était à leurs trousses les pieds vissés aux pédales. Cet été j'ai découvert le vélo et du jour au lendemain mon regard sur le monde s'est transformé.

Un beau dimanche de mai j'ai eu la folle idée de répondre à l'appel d'un des nombreux clubs cyclistes du Québec. C'est ainsi que je me suis tuée à essayer de suivre un peloton de cyclistes (eh oui! la plupart des clubs réunissent des représentants de cette race) avalant l'asphalte avec des appétits monstrueux. Au bout d'une demi-heure j'étais prête à les envoyer paître (j'y ai même songé en des termes plus crus) lorsqu'un des cyclistes (Marcel je me le rappelle!) s'est détaché du groupe pour remonter vers moi en criant: "Colle-moi!" Sa proposition soit dit en passant n'avait rien de galant. J'ai mis un moment à comprendre. Le pauvre a dû paraphraser de toutes sortes de manières ("Reste dans ma roue!" "Accroche-toi!" "Laisse-toi tirer!") avant qu'enfin je me range docilement derrière son vélo.

J'avais déjà vaguement entendu parler du principe d'un peloton. Comment en roulant roue contre roue les cyclistes parvenaient à maximiser leur efficacité au coût du moindre effort. Ce jour-là Marcel m'a remorquée jusqu'au groupe où il m'a installée en plein centre. C'est alors que j'ai découvert (oh miracle!) qu'il m'était poussé des ailes. Pour vrai. Je vous jure!

J'avais un peu l'impression de planer comme si la force et la vitesse de ma monture avaient soudainement augmenté. Comme si chaque coup de pédale en valait deux. Comme si au lieu de lutter contre le vent un courant secret m'aspirait (schloukche!) droit devant. Ce fut ma première petite extase au coeur d'une formation cycliste.

Au fil des quelques milliers de kilomètres qui ont marqué mon été j'ai vécu d'autres moments de grâce. Peu à peu le concept s'est précisé. Et le bonheur avec. J'ai compris comme jamais avant la vérité profonde du vieux dicton selon lequel l'union fait la force. Et tout doucement j'ai aussi saisi la valeur de cette fabuleuse découverte: l'extraordinaire puissance du "je" lorsqu'intégré au "nous".

Souvent depuis je me prends à souhaiter secrètement que tous les penseurs de ce monde tous les politiciens tous les faiseurs de lois de phrases de credos connaissent l'ivresse de rouler en peloton au moins une fois dans leur existence. Je me prends à songer à toutes ces fois au cours des dernières années où il aurait suffi de se regrouper (entre collègues entre parents entre voisins) toutes différences abolies pour tendre vers le même but. Et y arriver.

Un peloton c'est comme un vol d'outardes dans le ciel. C'est aussi beau aussi magique aussi enviable. Une coalition harmonieuse efficace et intelligente pour vaincre le vent et profiter des courants entraînants en arrachant le moins d'effort à chacun. Un grand brassage d'air auquel chacun doit participer pour pouvoir en profiter. Les lois et le fonctionnement font rêver. Pourquoi diable n'applique-t-on pas le modèle à tous les regroupements d'individus? Prenons le relais. Un des principes fondateurs. C'est tout simple: un ou plusieurs coureurs de tête tirent le groupe. Littéralement. Sans corde. En bloquant simplement le vent en créant une sorte de courant d'entraînement. Un truc de physique... mais ne m'en demandez pas plus: je suis diplômée en littérature. On dit relais parce que ça fonctionne ainsi. A tour de rôle chacun assume la position de tête. Se dépense pour les autres. En arrache un peu. Les plus forts peuvent tenir longtemps les plus faibles participent un peu plus modestement. L'important c'est que chacun fasse sa part. Donne ce qu'il peut. Goûte un moment (entre autres pour ne jamais cesser d'en apprécier la valeur) à la difficile position de fendeur de vent. Ceux qui ce jour-là ne s'en sentent vraiment pas la force n'ont qu'à le signaler. Le peloton est compréhensif et aidant car son objectif est sain et simple: parcourir les plus grandes distances le plus efficacement sans que nul ne s'épuise.

Les Québécois sont mordus de vélo comme peu de peuples au monde. Et cela me semble éminemment réjouissant. La moitié des Québécois font du vélo. Et 8000 d'entre eux répartis dans une soixantaine de clubs dans la province avalent une dizaine de millions de kilomètres d'asphalte chaque année. En peloton le plus souvent. Quel bel indice de la santé d'un peuple. Et encore! Avec 750 vélos par 1000 habitants le Québec est "dans le peloton de tête des nations où la pratique du vélo est la plus populaire". C'est écrit noir sur blanc dans L'État du vélo au Québec en 2000 un document préparé par Vélo Québec.

Pas mal quand même pour un pays à demi enseveli sous la neige. Nous ne sommes pas encore aussi mordus de vélo que les Pays-Bas mais bien davantage que la France ou la Grande-Bretagne. On vend d'ailleurs plus de vélo par tête de pipe au Québec qu'aux États-Unis ou dans le reste du Canada. Voilà des statistiques dont on peut être fiers. Elles me semblent tellement plus enviables que les palmarès ennuyeux liés au PIB et autres mathématiques du genre. Je suis personnellement très fière d'appartenir à un peuple qui craque autant pour le cyclisme. J'aime l'énergie les promesses secrètes et l'ensemble de valeurs que ces chiffres représentent.

Tout le monde sait que le vélo est un petit engin écologique mais on ne devine pas toutes les leçons de vie qu'on peut en tirer. Il suffit de rouler une fois en formation pour véritablement comprendre qu'on peut faire des merveilles quand on s'unit. L'entraide est une vieille valeur pas toujours bien cotée. Les vrais cyclistes l'ont parfaitement éprouvée. Ils sont toujours en quête de compagnons. Je l'ai vu au Défi Vélo Mag cet été cette formidable fête (il n'y a pas que le Grand Tour et le Tour de l'Ile!) au cours de laquelle des centaines de cyclistes se tapent un circuit de Coupe du monde avec pour finir en beauté l'ascension du mont Sutton. Au beau milieu de l'épreuve un immense peloton s'est formé. Les vieux pros l'avaient prévu planifié attendu. Ils savent d'expérience que pour bien jouir d'une sortie il faut absolument que les insectes à deux roues s'assemblent pour former une grande bête. Souple robuste nerveuse dangereusement vivante et hautement performante.

Rouler en peloton enseigne aussi l'humilité. Chaque cycliste est nécessairement plus faible que le grand oiseau auquel il participe. Et puis tout le monde peut "casser" comme on dit en jargon cycliste. Sans le vouloir se détacher du groupe les muscles bandés la mine basse à bout de souffle l'aile pendante. La semaine dernière c'est arrivé à un des plus forts et des plus résistants de notre petite communauté du dimanche. Le pauvre avait trop fêté la veille mal mangé en route pas assez bu (d'eau!) en pédalant. Une crampe s'est installée est restée... et hop! le voilà seul dérivant derrière la mêlée. Un autre cycliste plus en forme lui ce jour-là (ça change c'est comme ça) est allé le prendre sous son aile ou plutôt "dans sa roue" l'a toué jusqu'au groupe et comme avec moi en mai l'a installé au beau milieu de la mêlée.

Entraide humilité... Confiance! Rouler comme ça en file serrée ou en masse compacte c'est risqué. Il suffit de peu pour créer un accrochage et alors les dominos s'effondrent. Rouler en formation comme les oies les malards et les outardes c'est toujours un petit acte de foi dans la saine dynamique d'un groupe obéissant à un ensemble de règles plus ou moins tacites éprouvées par des millions de cyclistes à travers le monde depuis plus d'un siècle (dans le cas des oiseaux depuis une éternité)!

Accessibilité aussi. Le cyclisme c'est pas un truc d'élite. Dans Initiation au cyclisme une plaquette parue il y a déjà 30 ans René Moyset cite un grand directeur sportif d'antan qui se vantait de pouvoir transformer n'importe qui de normalement constitué en coureur du Tour de France. C'est peut-être un peu charrié mais le fond est vrai. Un mot-clé caractérise les cyclistes les plus rapides et les plus endurants: l'entraînement. Le temps consacré au vélo. Comme dans l'histoire de la rose et du petit Chose.

Égalité. Dans un peloton tout le monde porte à peu près le même uniforme. Rien ne ressemble autant à un cycliste qu'un autre cycliste. Un maillot est un maillot et un cuissard un cuissard. Idem pour les casques. Il existe bien quelques variations sur ces thèmes mais trop peu pour qu'un véritable snobisme s'installe. On vend bien sûr des vélos à 10 000 dollars mais il faut drôlement s'y connaître pour les reconnaître. La carrosserie d'une bécane change peu comparée à celle d'une voiture et d'ailleurs contrairement au sport automobile en vélo on mise sur le coureur et non sur sa monture.

Sans doute ai-je l'air de vouloir convertir tout le monde. Ceux que mon enthousiasme embête n'ont qu'à se tenir loin des engins à pédales. Je ne leur en voudrai pas. Mais de grâce que vous l'ayez expérimenté ou pas la prochaine fois que vous apercevrez sur les routes du Québec un grand mille-pattes à pédales dévorant l'asphalte accordez-vous un moment de fierté. Parce que c'est chouette d'appartenir à un peuple aussi fou de vélo. Ça dit de bien belles choses de nous.

Tiens... Si je m'écoutais... Je nous proposerais de troquer le mouton de la Saint-Jean contre une outarde comme symbole d'identification. Un peuple constitué en troupeau ne déplace jamais beaucoup d'air. Mais si sept millions de petits humains fonçaient parfois vers un même but gageons qu'ils se découvriraient tous des ailes.


Chroniqueur invité à La Presse Mme Demers est écrivain.


Dominique Demers, à l'île d'Orléans
photo : Louise Bilodeau, dans L'Actualité de juillet 2003


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