28 mars 2004
Richard Chartier
On connnence par la bonne nouvelle ou par la mauvaise ?
Pour dire vrai, c'est la même nouvelle, qui est bonne ou mauvaise selon qu'on est dans un camp ou dans l'autre. La nouvelle, c'est qu'un mégaprojet va être mis en chantier à Sainte-Agathe dès cet été : un centre de villégiature, un hôtel, un spa, un projet résidentiel de luxe et un terrain de golf de 18 trous nichés, il va sans dire, dans un domaine naturel de choix. Une affaire de 125 millions qui va créer de l'emploi et donner à cette municipalité un nouveau souffle économique.
Bonne nouvelle pour les uns, mauvaise pour les autres. Et au fil du temps, on pourra bien passer d'un camp à l'autre, finir par aimer ce qu'on détestait au début ou vice versa. Pensez juste à Tremblant. Personnellement, j'ai haï ça jusqu'à ce que j'y passe une semaine avec ma petite famille : je pouvais aller m'éclater dans la nature sans avoir à abandonner ma femme dans un shack sans électricité. Prenez un interlocuteur bien plus valable encore, André Bouchard, pionnier du parc du Mont-Tremblant, il fait partie de ces écolos qui ont survécu à la bombe atomique. Quand il vous escorte dans le magnifique domaine élargi de Tremblant, il vous dit des choses comme : « Dans le temps, c'était comme ça, astheure c'est de même. »
Le gros lot des Oblats
Le domaine dont il est question aujourd'hui abrite une belle forêt sillonnée de sentiers de ski de fond, hantée au cours des 70 dernières années par des pères oblats qui marchaient paisiblement en lisant leur bréviaire et en se laissant envoûter par le chant des oiseaux; s'ils marchaient suffisamment longtemps et qu'on ne les empêchait pas d'aller où ils le voulaient sur leur propriété, ils pouvaient aller boire l'eau miraculeuse du lac Grignon, réserve d'eau potable de la municipalité. Les bons pères ont quitté leur résidence, en haut de la butte qui surplombe le lac des Sables. Ils sont ailleurs et peuvent désormais marcher paisiblement en lisant les nouveaux chiffres inscrits à leur compte de banque. C'est qu'ils viennent tout juste d'empocher le gros lot - 4,3 millions - de la vente de leur domaine à Yves Langlois.
Il y a deux mois, l'hebdo L'Information du Nord titrait « On sable le champagne au Domaine des pères oblats » pour souligner la vente conclue le 15 janvier. Dans le même portrait figuraient le père Locas, le nouveau propriétaire, Yves Langlois, le maire Laurent Paquette, le monsieur du CLD, celui de la chambre de commerce, le député ainsi que l'agent Re/Max de Sainte-Agathe.
L'inquiétude était vive dans cer-tains milieux car on craignait que le Stonehaven Country Club - ainsi qu'on l'appellera- n'entraîne purement et simplement la disparition du Centre de ski de fond du Parc des campeurs de Sainte-Agathe-des-Monts. On craignait même que le ski de fond cesse brutalement dès la signature de la transaction. Mais dans les jours qui ont suivi la parution de cet article, je skiais dans le magnifique domaine sans aucun problème.
On chuchotait que le nouveau propriétaire des lieux, Yves Langlois, voulait obtenir un droit de passage sur le chemin du camping rustique du Parc des campeurs afin de permettre la mise en chantier de son projet sur la colline des Oblats.
Une conversation téléphonique avec M. Langlois nous a permis d'apprendre que la Ville de Sainte-Agathe ne lui avait fourni une preuve d'assurance que le lendemain de la signature ! Le droit de passage était aussi dans la balance, mais il n'a plus fait problème longtemps. Il faut dire que M. Langlois, un homme d'affaires expatrié depuis 20 ans aux États-Unis, a étudié en détail tous les documents et le moindre codicille en rapport à l'achat des deux grands terrains en cause. Cela lui a pris un an et demi, et il s'en est passé des choses pendant ce temps, mais il a finalement pu acheter.
Jamais Tremblant
Parce que la transaction a mis du temps à se concrétiser, les rumeurs ont eu le temps de circuler. « Il y a eu des pourparlers et ça a fait peur aux gens, souligne M. Langlois. La ville voulait que je lui cède le fond de terrain des pistes de ski de fond. Une minute ! j'ai dit. Les administrateurs du camping ont toujours tenu pour acquis qu'ils étaient chez eux chez les pères et eux les ont toujours laissés faire. Il y a peut-être eu un peu d'abus.
« J'ai demandé à la Ville de m'aider un peu, poursuit le nouveau propriétaire. Le ski de fond, je veux le préserver, mais je n'ai pas l'intention d'en être l'opérateur, je veux qu'il continue d'être assumé par la Ville. Mon projet va d'ailleurs dans le même sens : c'est un centre récréotouristique, un centre de villégiature, un projet qui a du sens et qui a tout intérêt à préserver l'environnement dans son état naturel. »
Curieusement, c'est en séjournant à Tremblant que M. Langlois a pensé à son projet. « Je trouvais Tremblant trop bruyant. Alors j'ai acheté une maison à Sainte-Agathe parce que c'est le lieu le plus central des Laurentides : de là, je peux aller à Tremblant pour faire du ski alpin, je ne suis pas loin non plus de L'Estérel, Saint-Sauveur ou Saint-Jérôme. Sainte-Agathe est une ville fonctionnelle avec un hôpital et des services mais aussi de la tranquillité. »
À l'origine, le projet de M. Langlois - qui avait découvert le domaine des pères oblats avec son frère, contrôleur financier de son état - était plus modeste. Le domaine des Oblats n'est pas sans importance : en 1940, il faisait le septième de la municipalité de Sainte-Agathe. « Quand j'ai su que la Ville voulait jouer un mauvais tour aux pères en zonant parc le domaine, j'ai modifié mon projet et cela a créé de la panique dans la ville. Maintenant c'est un gros projet dont la réalisation s'étale sur 10-15 ans, mais ce ne sera jamais Tremblant. Il n'y a pas de ski alpin ici et il n'y aura pas de casino. Pensez plutôt à des promenades dans le bois, des petits ponts qui passent par-dessus des ruisseaux, la nature été comme hiver. »
La création d'un terrain de golf - le moins écologique des aménagements qu'on puisse faire dans la nature - alimente au plus haut point les craintes des écolos. Là, M. Langlois se présente avec une petite surprise. Il entend recourir à la technique Audubon, encore peu connue ici, qui constitue la nouvelle tendance, une sorte de golf au naturel qui ne recourt pas aux produits chimiques pour assurer sa toilette.
« Un vert exposé au soleil ne sera pas infesté de champignons et n'aura pas besoin de pesticides », explique M. Langlois, qui se dit prêt à payer le prix que cela coûtera. Le 18 trous qu'il envisage sera dessiné par Darrold Huxxan, celui-là même qui a conçu Le Maître, à Tremblant, considéré comme l'un des plus beaux parcours en Amérique du Nord. « Si on a 200 départs plutôt que 275 dans une journée, les golfeurs vont payer plus cher, mais le terrain va être moins magané. »
Vers un développement durable ?
Lorsque je suis allé skier au Centre de ski de fond du Parc des campeurs de Sainte-Agathe-des-Monts, en janvier, je me suis arrangé pour revoir Paul Larue, un des sages des Laurentides, cofondateur de l'Auberge du P'tit Bonheur et pionnier du plein air dans les Laurentides.
S'il n'aime pas le projet qui atterrit sur son terrain de jeu préféré, M. Larue espère que les élus municipaux sauront négocier avec le promoteur des ententes allant dans le sens d'un développement durable et véritablement respectueux de l'environnement.
M. Larue n'est pas des plus optimistes : « Le gouvernement s'occupe fort bien des affaires de la motoneige qui jouit, au Québec, de ressources et de sentiers uniques au monde. Cela est très bien. Parallèlement à cela, le Québec possède des paysages de ski de fond et des conditions d'enneigement en tous points supérieurs à ceux de pays réputés dans ce domaine comme la Suède ou la Norvège. Mais le gouvernement se câlisse éperdument du ski de fond qui a pourtant un impact positif sur la santé et qui suppose une bonne gestion de la nature. Le gouvernement est le père des municipalités et il devrait donner à celles-ci les moyens de défendre une autre économie que celle de l'argent. À Sainte-Agathe, nous sommes en train de perdre ce qui aurait pu être un parc. Le promoteur dépend des élus pour que soit modifié le plan d'urbanisme.
« C'est une affaire de mentalités poursuit Paul Larue. L'économie mène le discours. On peut voir dans un arbre 1000 $ en pieds de planches. Mais dans l'économie de la nature, on lui attribue une valeur immatérielle, c'est le genre de message que j'essaie de faire passer quand je parle aux décideurs. Dans les Laurentides, nous avons une mentalité de services, de serviteurs pour ne pas dire d'esclaves. Aussi, beaucoup de monde va se réjouir de faire de l'argent avec l'arrivée de ce projet, du notaire à la femme de ménage. Mais il faut rester vigilant. Le Parc des campeurs est une ancienne tourbière, un milieu humide qui a fait l'objet d'un remplissage au cours des années 60. À l'époque, le développement, c'était ça. Aujourd'hui, on n'imagine pas toucher à un milieu humide. »
En janvier, j'ai skié au Parc des campeurs en compagnie d'un couple d'amis, Pascale et Alain. Celui-ci a grandi à Saint-Sauveur. « Il y a 25 ans, rappelle-t-il, on ne faisait pas ce qu'on voulait à Saint-Sauveur. McDonald's s'est fait dire non je ne sais plus combien de fois. Mais aujourd'hui, Saint-Sauveur, c'est Factory Outlet et la foire commerciale qui vient avec. »
Une chose est sûre : les chasseurs qui, à l'automne, bousculaient les pères sur leurs propres terres et leur disant de s'en aller « si vous voulez pas vous faire tirer », ne pourront pas faire la même chose avec Yves Langlois.
En brassant un peu, Sainte-Agathe est en train d'atterrir au 2le siècle !
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