28 décembre 2003


Les beaux jours sont finis à Far Hills. Amputé à plus de 80%, le réseau de ski de fond ne compte plus que 15
petits kilomètres. Le reste appartient désormais aux bâtisseurs de condos et autres domaines jalousement clôturés.
photo : Bernard Brault

Ski de guerre

Richard Chartier

Les affaires vont plutôt bien dans nos belles Laurentides. La forêt de conifères régresse, celle des condos progresse. Allez-y, vous allez voir, c'est de plus en plus visible.

Ou n'y allez plus, à vous de choisir.

Comme bien d'autres Montréalais, ma première destination ski en début de saison, c'est le domaine Far Hills. À une heure d'avis, je débarque au paradis et je glisse dans cet hiver que j'aime comme un frère.

L'autre jour, ayant trouvé enfin un moment pour m'évader de mes affaires urbaines, j'ai pu m'enfoncer dans la haie enneigée qui longe le chemin du Lac LaSalle, la piste no 3 à laquelle se raccordent quelques-uns des autres sentiers du réseau.

La sente n'était pas encore tracée mécaniquement. Je glissais dans les fragiles ornières de ceux qui m'avaient précédé au fil des heures. Les arbres étaient chargés de leur floconneux manteau d'hermine. Le neveu David, chaussé de mes vieilles Alpha qui prennent l'eau, suivait vaillamment le traîneau que je tirais et dans lequel trônait silencieusement Sir Georges, mon petit inconditionnel de la forêt. Il faisait bon être là.

Quelques centaines de mètres, peu après l'embranchement de la 33 que je savais devoir éviter, une clôture surmontée d'un avis en forme de menace mettait fin au parcours. « Vous entrez dans une propriété privée, expulsion immédiate, poursuites judiciaires », c'était en gros le message qu'on pouvait y lire. Du déjà-vu, ici. La sainte paix entre le réseau de Val-David, 1a piste du P'tit Train du Nord et le domaine du Far Hills était encore toute fraîche de l'année dernière. On croyait que les chicanes étaient enfin réglées.

Quelle naïveté !

Amputé à plus de 80%
En temps de paix, on poursuit sa route jusqu'à la traditionnelle Maple Leafs, qui plonge vers le réseau de Val-David. Un joyau double diamant dans un forêt pentue, rien de moins, mais surtout, un morceau du patrimoine, une réalité qui relève de la richesse collective même si elle se situe dans les limites d'une propriété privée.

Incapable de faire aisément volte-face avec ma patente à remorque, j'ai sciemment décidé de violer le territoire interdit. Comme l'avaient d'ailleurs fait à peu près tous les skieurs qui nous avaient précédés, c'était écrit dans la neige. Quelques mesures en direction du lac Amigo, j'ai trouvé un endroit assez large pour faire demi-tour.

Mon idéaliste neveu au coeur pur et sans intrigue - O.K. j'exagère un peu - cherchait à comprendre : « Le Far Hills n'est-il pas propriétaire de tous les terrains où passent ses pistes ? »

Non, mon grand. L'auberge possède un fond de terre d'une certaine importance, mais ses sentiers sillonnent des terrains qui ne lui appartiennent pas. Comme la plupart des autres centres de ski de fond, le Far Hills détenait des droits de passage sur ces terrains, droits qui ont été suspendus cette année par leur nouveau propriétaire, si bien que les réseaux de Val-David et de Far Hills ne communiquent plus. Le réseau de Val-David n'est pas trop sérieusement touché, mais celui du Far Hills, amputé à plus de 80 %, ne compte plus qu'une quinzaine de petits kilomètres.

« Si un skieur se blesse dans un endroit du sentier qui se trouve sur une propriété soumise au droit de passage, n'a-t-il pas le droit de poursuivre le propriétaire du lieu ? » demande encore le neveu David.

Les ententes de droit de passage prévoient cela et il appartient au réseau de ski de fond d'être assuré en conséquence.

« Intéressant. »

Maintenant, skions un peu, mon garçon, et sache que les dernières blessures causées aux sentiers et aux pistes de Val David et Val-Morin, au-delà des droits de propriété, ne sont pas les premiers symptômes de la phase terminale dans laquelle est entré le patrimoine naturel des Laurentides. Elles nous montrent simplement que la maladie a atteint un stade irréversible. On sauvera peut-être quelque chose par expropriation, on créera sans doute un beau parc appelé Condor, Dufresne, Cousineau ou Guindonville, mais on ne sauvera pas notre petit Nord envahi par les métastases de la gentrification. Car le problème est répandu un peu partout.

Trop tard
Il serait peut-être temps qu'on comprenne le diagnostic : il est trop tard, du moins pour le ski hors piste. Quant au ski de fond bien encadré et familial, il sera de plus en plus confiné à des sites délimités et les skieurs condamnés à faire des petites boucles insignifiantes.

Les baby-boomers à la retraite s'en vont cultiver leur amour de la nature à la campagne et, du coup, la détruisent. Les belles collines de sapins sont la proie des bâtisseurs de condos et de petits domaines jalousement clôturés. Ce n'est plus une question de création de parcs, de réglementation, de zonage, de chiens de garde. C'est une question de culture et de société. La ville est en train d'envahir la campagne et, surtout, la montagne, et ce ne sont pas Jean Charest ou Paul Martin qui vont modifier cette trajectoire, pour la bonne et simple raison qu'ils n'y peuvent rien. C'est nous qui aurions pu, mais nous avons laissé faire.

Pour empêcher le malade de mourir, il faudrait immédiatement stopper toutes les constructions et traiter désormais l'intégralité du territoire - même celui qui est déjà construit - comme un parc. Cela relève de la plus fantaisiste des utopies, de la plus miraculeuse des médecines. Pourtant, si nous aimons nos enfants, nous devrions essayer de leur léguer mieux que de magnifiques comptes en banque dans un pays mort. Riches, bien sûr, ils pourront aller passer leurs vacances dans les resorts de luxe gardés par des hommes armés en République de Santa-Banana. Jusqu'au jour de la révolucion...

Des forêts de condos
Plus sûrement, nous pourrions amender nos mentalités et écouter ceux qui ont de vraies solutions à proposer. Pierre Gougoux, prof de plein air au cégep André-Laurendeau, accueille en ses terres de Sainte-Agathe-Sud un tronçon de la piste de haute randonnée tracée il y a plusieurs décennies par Tom Gillespie.

Il se fait l'avocat d'une tradition l'hospitalité et de tolérance sans laquelle plus de 80 % des sentiers des Laurentides cesseraient d'être accessibles aux fondeurs.

Mais dans le cas des sentiers hors-piste passant sur des propriétés privées, demande encore David, la responsabilité civile ne repose-t-elle pas sur les épaules des propriétaires ?

Gougoux, qui l'avait vu venir, propose ceci : « Pour rassurer les propriétaires qui laissent passer les skieurs sur leur terrain, chaque municipalité devrait s'engager à assumer toute éventuelle poursuite. »

Le domaine du ski de fond au Québec perd du terrain. Peau de chagrin, mine de rien. Le magnifique réseau du camping du Lac des Sables, à Sainte-Agathe, est menacé de disparaître au profit d'un projet immobilier. Le club de plein air de Saint-Adolphe-d'Howard doit négocier ses droits de passage chaque année et procéder, d'une saison à l'autre, à toutes sortes de modifications de tracé. Le réseau du Far Hills est sévèrement menacé. Il y a des problèmes ailleurs, il y a des problèmes partout.

Bientôt, les pistes de ski de fond vont être tracées dans une forêt... de condos. Les sentiers qu'ont ouverts Jack Rabbit et ses copains sont régulièrement sectionnés à coups de pelles mécaniques. Ces éléments du patrimoine sont carrément saccagés. Les sentiers de ski de fond contribuent à la santé publique de façon significative, je n'ai pas de chiffres, mais j'ai à l'esprit le monde que je rencontre en montant dans l'érablière ou en dévalant le mont Iceberg: l'air froid prolonge la vie.

On s'en va semble-t-il vers un territoire éclaté en multiples réseaux de petites boucles fermées, toutes repliées sur elles-mêmes. Ça va faire frisé pis ça va donc être cute.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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