21 mars 2004

Un berger
Richard Chartier
Du haut de l'alpage, Pierre Gougoux laisse son regard surfer sur les collines environnantes, plus grises que blanches, plus Sainte-Agathe-des-Monts que Val-David.
La neige a ramolli et fondu, elle s'est peut-être corrompue jusqu'à l'humus, puis elle a gelé de nouveau. Mais le fond mouvant justifie les courtes raquettes qu'il chausse. Il tombe encore une petite neige de temps en temps. L'hiver n'est pas fini, mais le printemps se manifeste déjà.
La forêt, aux branches transparentes, permet de voir loin et d'entendre la joie des enfants qui crient en faisant du traîneau dans le sentier pentu de la Bergerie. C'est une journée de fin d'hiver magnifique, frisquette et ensoleillée. Carlos Arturo, Omaira et Élizabeth déboulent dans l'étroite piste improvisée en glissoire : il faut freiner et bien se diriger pour ne pas tomber dans les bas-côtés. Les enfants aiment l'hiver, mais c'est leur premier vrai et ils l'ont trouvé long. « Quand il faisait -30, raconte Pierre, les enfants m'ont dit qu'au même moment il faisait +30 à Cali. »
Claudia passe l'après-midi dans une fête d'amies et on peut dire que les quatre enfants arrivés de Colombie il y a un an s'intègrent bien à la vie d'ici. Ils sont resplendissants, ils mangent comme des ogres (pour ouvrir l'appétit et susciter l'adaptation des nouveaux venus au Québec et à son climat, il n'y a rien comme le ski, le vélo et les randonnées dans la forêt), fréquentent l'école française et peuvent maintenant vous faire la conversation au téléphone.

Un authentique bâtisseur
La maison de Pierre Gougoux a longtemps été le siège social de la Bergerie du Mouton noir et du Bed & Breakfast du même nom. Elle ne compte plus ses hivers comme centre de ski de fond officieux; un bout du légendaire et nordique sentier Gillespie passe sur sa terre qui abrite aussi une partie du réseau du Club de plein air de Sainte-Agathe-des-Monts. Le domaine est vaste, sans clôture, accessible aux randonneurs et le propriétaire des lieux est connu pour son hospitalité. La maison de Gougoux est aussi, depuis des lustres, une authentique école d'initiation au plein air. Et depuis un an, elle est un foyer familial.
Myriam a repris sa carrière de consultante auprès des entreprises, mais la louche et le fourneau ne sont jamais loin. Six bouches à nourrir, tu fais pas semblant de cuisiner ! Un bel après-midi de l'été dernier, je l'avais vue sortir de la maison avec un grand tablier, souriante, les moutons faisaient sonner leurs cloches dans la cour - un pâturage qui monte jusqu'à la forêt -, j'entendais rire les enfants et j'ai pensé que je venais d'atterrir dans The Sound of Music tellement Myriam avait l'air de Julie Andrews. Si elle s'était mise à chanter, je n'aurais pas du tout été surpris tellement j'étais envoûté.
Pierre et Myriam se partagent les tâches ménagères et cela ne surprend pas ceux qui connaissent bien papa Gougoux. Dans le temps, après les grands repas entre amis, ce sont des choses qui ne s'oublient pas, les filles n'avaient pas le droit de faire la vaisselle !
La maison a été renippée dans le style des bergeries du Val-d'Aoste. Pierre a beaucoup fréquenté les Alpes italiennes avec des élèves du collège André-Laurendeau, il en a aussi emmené au Népal, dans l'Atlas marocain, dans les Andes péruviennes. Maintenant âgé de 61 ans, il peut dire sans vantardise qu'il a contribué à la nation, à sa santé, ayant initié pas moins de 25 000 jeunes Québécois au plein air. Pierre Gougoux est un authentique bâtisseur, il a enseigné le plaisir d'être dans la forêt et dans la nature à des enfants qui, dans certains cas, n'auraient jamais su que cela existe ou ne seraient jamais sortis de la ville et qui, peut-être, éduquent aujourd'hui leurs propres enfants aux joies du plein air. Il l'a fait sans bébelles, sans paperasses ni directives du ministère, souvent à contre-courant, à son corps défendant et enseignant, il a juste emmené les jeunes jouer dehors, habillés comme ils l'étaient, le mont Washington en running, genre. Il a changé la vie de bien du monde et pour le mieux, toujours avec les moyens du bord, simplement et à peu de frais.
Myriam et Pierre ont même suscité une mission d'aide au développement écotouristique au mont Chimborazo, en Équateur. C'est qu'un jour ils se sont dits qu'il faudrait bien une fois s'arrêter dans un de ces villages et défaire les bagages pour donner quelque chose. Entre-temps, ils sont allés chercher ces quatre enfants d'une même famille en Colombie. Quand est venu le temps de concrétiser le voyage en Équateur, Myriam est restée à la maison avec les enfants et Pierre a mené son groupe d'étudiants pendant trois semaines. C'était la première fois qu'il trouvait ça long partir, le Gougoux... C'est un peu compressé dans les faits, comme disent les informaticiens, mais ça donne une idée.
Une vision
Myriam raconte à Pierre qu'elle a eu vent du lancement récent de la carte Oxygène Laurentides, une vision aérienne du plein air de Saint-Jérôme à Sainte-Agathe-des-Monts. « Ça se passait à la gare de Mont-Rolland, dit-elle. Paraît-il que c'était le fun de voir les différents responsables des centres de ski de fond qui, en se rencontrant, se disaient qu'il faudrait bien qu'ils fassent quelque chose pour protéger les sentiers nordiques qui sillonnent les Laurentides. »
Car c'est vrai. Le patrimoine naturel du nord de Montréal s'en va sur la bum. À moins que...
Il y a quelques semaines, le nouveau maire de Sainte-Agathe est venu skier avec Pierre Gougoux dans la Gillespie, histoire d'entendre les réflexions et les suggestions d'un sage. Le réseau du Parc des campeurs de Sainte-Agathe, après la vente de deux terrains stratégiques par les pères Oblats, doit désormais céder la priorité à un projet immobilier luxueux. L'avenir ne s'annonce pas simple, mais il n'est pas encore désespéré.
Gougoux laisse son regard surfer sur les collines qui se succèdent à l'est.
« On pourrait ajouter facilement une quarantaine de kilomètres de sentiers là- dedans, laisse-t-il tomber. Il y a des terres de la Couronne, des repousses de coupes de bois qui se laisseraient tracer sans difficulté. Il ne faut, pas rester là à ne rien faire et attendre. »
Là, ce n'est pas seulement le petit royaume de Val-David/Val-Morin, présentement secoué par les aléas de la spéculation foncière et du « développement », une histoire que nous avons déjà abordée dans cette chronique. Là, ce sont aussi les Laurentides dans leur ensemble qui, au nord de Montréal, sont gangrenées par la chalétisation, la condomisation, l'embourgeoisement, la genttification, appelez ça comme vous voudrez - la nature dans ce qu'il lui reste de verdure appelle les Gougoux et compagnie à son secours.
« On ne peut pas empêcher le développement et la construction, soutient Pierre Gougoux. C'est illusoire de penser qu'on puisse préserver le territoire en forêt partout. Si on veut skier sans voir de maisons, on n'a qu'à aller au parc du Mont-Tremblant. Par contre, il faut construire en respectant le patrimoine existant. Celui qui se construit une maison et qui a une piste comme la Gillespie qui passe dans sa cour, je pense qu'il a une chance extraordinaire. »
La CARTE OXYGÈNE LAURENTIDES
est produite par Loisirs Laurentides, 450-436-4051
pleinair@loisirslaurentides.com
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