2 mars 2001
En 1996, Jérôme Chiotti devient champion du monde de VTT grâce à l’EPO. Il faudra quatre ans à cet ancien professionnel sur route pour tout avouer et rendre son maillot arc-en-ciel. Parcours banal d’un coursier dopé.
Jérôme Chiotti a fini par craquer et raconter sa plongée dans l’enfer de la " dope ". Après la sortie de son livre " de mon plein gré " (1), on en sait plus sur un milieu dont on pensait déjà tout connaître. C’est avec soulagement qu’il se confesse désormais. Rencontre.
Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Jérôme Chiotti. C’est Calmann-Levy qui m’a démarché. Au départ, je ne pensais pas qu’il y avait de quoi faire un bouquin. J’avais traversé des épisodes, mais de là à tout assembler pour écrire 200 pages !
C’est la seule raison ?
Jérôme Chiotti. Non, c’est aussi l’hypocrisie de la fédération et de son président, qui se retranche derrière le suivi longitudinal pour dire que tout était fini en France. C’est aussi Jean-Marie Leblanc (directeur du Tour de France - NDLR) qui parle du Tour du renouveau en 1999. Et aussi les journalistes qui font semblant d’y croire… Enfin, bien sûr, il y a aussi la naissance de ma fille. À la première échographie, je me disais " va y avoir un problème ". Ma femme Laura s’en souvient. Je n’étais pas fier. Pour me rassurer, je me persuadais que je n’étais pas le premier à avoir un enfant en ayant pris des hormones de croissance.
Pourquoi vous en prenez-vous à Daniel Baal, président de la FFC pour quelques heures encore ?
Jérôme Chiotti. La meilleure chose qu’il ait fait de tout son mandat, c’est de s’en aller demain ! C’est un hypocrite et un politique, il a beau dire qu’il est bénévole, mais à chaque fois qu’il passe à la télé il affiche un grand sourire. On a l’impression que cela lui plaît bien, plus en tout cas que de s’occuper des vrais problèmes. Quand il dit qu’il n’était au courant de rien, j’ai du mal à le croire. Tout le monde en équipe de France connaissait nos pratiques. Pas lui ?
Pourtant, ne s’est-il pas battu pour le suivi longitudinal ?
Jérôme Chiotti. Certes, et il faut reconnaître que, chez les amateurs comme chez les professionnels français, les choses ont évolué. Mais si l’on regarde de plus près, cela ne sert à rien. Cela coûte 1 000 francs et seuls les hématocrites des coureurs au-dessus de 50 % sont sanctionnés - et encore : 15 jours d’arrêt de travail… Le contrôle du matin effectué par l’UCI (Union cycliste internationale - NDLR) revient exactement au même. En plus, ils n’ont aucun pouvoir juridique de sanctionner. Ils verront que vous avez un taux d’hormones de croissance trop haut, mais ils ne pourront pas vous arrêter. L’an dernier, aux championnats de France de cyclo-cross, je me fais " toquer " par un mec qui est contrôlé le matin à 49,9 % d’hématocrite, mais chacun sait que son taux naturel est de 44%… Résultat, il va aux championnats et il gagne, et voilà… Le problème, c’est que tout cela continue encore aujourd’hui. Il y a toujours des coureurs professionnels français, certes moins qu’avant, qui prennent de l’EPO. Il ne leur arrivera rien, il suffit qu’ils soient en dessous du taux limite de 50 %.
Rien n’a donc changé depuis 1998 ?
Jérôme Chiotti. Si, un peu. Il y a la peur du gendarme. Pour prendre un exemple, les taux de ferretine (de fer - NDLR) ont nettement baissé. Ils étaient vraiment trop hauts auparavant, mais c’est tout. Le mec qui veut se faire 20 injections d’hormones de croissance, il les fait, et il passera au travers.
Le " cas " Armstrong, qu’en pensez-vous ?
Jérôme Chiotti. Pour ce qui est de son cancer des testicules, je n’ai aucune certitude, même si cela paraît évident que cela n’est pas dû au hasard.
Et de ses performances ?
Jérôme Chiotti. Là, il n’y aucun doute. C’est impossible de revenir comme cela sans une aide extérieure. Le plus choquant, c’est sa progression en montagne. N’oublions pas qu’il n’était auparavant qu’un très bon coureur de classiques. Comment a-t-il pu devenir un double vainqueur du Tour en effectuant de tels numéros en montagne ? Il y a vraiment de quoi se poser des questions. Il n’y a que Jean-Marie Leblanc pour croire à un tel miracle !
Vous croyez toujours être le premier et le dernier repenti du dopage ?
Jérôme Chiotti. Oui, j’ai perdu mon maillot de champion du monde de VTT, je l’ai voulu. J’ai triché, j’ai donc rendu au Suisse Thomas Frischknecht ce qui lui appartenait. En revanche, que l’on me sanctionne avec une suspension ferme, cela veut dire pour moi : " fermez vos gueules ! ".
Depuis vos révélations, avez-vous parlé avec des coureurs ?
Jérôme Chiotti. Non. Tout ce que j’ai entendu par voie détournée, c’est : " Chiotti a pété les plombs. Il vient de perdre un sacré paquet de pognon. Il est complètement débile. " Les coureurs ne sentent pas du tout concernés par le problème du dopage. On ne change pas quarante ans de mentalité comme cela du jour au lendemain. Même ceux qui voudraient dire quelque chose me disent : " Je ne peux avoir ton courage, sinon je mets toute ma carrière en l’air. " C’est dommage, car certains beaucoup plus connus que moi auraient plus de poids encore.
Franchement vous ne vous sentez pas un peu isolé ?
Jérôme Chiotti. Si complètement. À part Christophe Bassons, Gilles Delion et moi…
Croyez-vous à une évolution des mentalités chez les jeunes ?
Jérôme Chiotti. Cela commence à venir, notamment chez Vendée U et Bonjour. C’est déjà mieux. Pour avoir côtoyé pas mal de jeunes ces derniers temps, ils ont l’air d’avoir une meilleure mentalité que moi à mes débuts. À l’époque, on peut dire que j’étais un " petit con ". Oui, oui, j’étais comme les autres. Quand un journaliste venait me voir, je disais non, je n’ai rien à vous dire. J’étais bien hypocrite…
Comment avez-vous " plongé " dans le dopage ?
Jérôme Chiotti. En tant qu’équipier, ça ne pouvait être que l’argent. Si j’avais couru uniquement après les titres, j’aurais été sous EPO de janvier à décembre, or ce n’était pas le cas.
Dans votre livre, vous citez beaucoup Emmanuel Magnien (coureur en activité à la Française des Jeux) comme un " compagnon de piqûre ". Quels sont dorénavant vos rapports avec lui ?
Jérôme Chiotti. Si je le nomme aussi précisément, c’est qu’il m’a énormément déçu. C’était mon copain depuis 1989. En 1996, il a été témoin à mon mariage. En 1998, j’ai été le sien et puis, du jour au lendemain, plus rien. Cela faisait neuf mois que l’on ne s’était ni vus ni parlé. Je me disais : " Si je le croise, il va redevenir humain. " On s’est vus au départ d’un cyclo-cross cet hiver, il ne m’a même pas adressé la parole, même pas regardé. J’ai été vers lui, je lui ai dit : " Il y a un problème, tu as quelque chose contre moi ? " Il est passé, et rien. Rien.
Le directeur sportif de la FDJ, Marc Madiot, était un peu votre " guide " quand vous avez débuté. Mais vous écrivez qu’il fut aussi votre " initiateur à la dope " ?
Jérôme Chiotti. Pour l’instant, je n’ai pas de nouvelles de lui. Je sais qu’il veut tenter une action en justice. Il a trois mois pour cela. De toute manière, tout ce que j’affirme dans mon livre est véridique. Il y a des gens qui sont prêts à témoigner dans mon sens : des coureurs, des soigneurs, des médecins, des directeurs sportifs… J’ai été surpris par le nombre de personnes qui se sont manifestées pour me soutenir. Mais vous savez, Madiot, c’est aussi lui qui m’a mis en garde contre les dangers de l’EPO. Et il avait raison. On ne connaissait et l’on ne connaît toujours pas les conséquences de la prise d’EPO sur le corps humain. À choisir, j’aurais nettement préféré courir dans les années quatre-vingt, aux corticoïdes, même à fond, quitte à avoir de l’ostéoporose ou de la rétention d’eau, plutôt que d’utiliser des produits dont on ne connaît quasiment rien.
Ce que vous venez de dire est incroyable, vous n’imaginez pas une seule seconde le vélo " propre " ?
Jérôme Chiotti. Oui, exactement, je n’imagine pas que l’on puisse devenir champion olympique, du monde ou même gagner une épreuve importante en restant à l’eau claire.
Si l’on vous dit : vous avez été un véritable toxicomane, comment réagissez-vous ?
Jérôme Chiotti. Je réponds oui. Pas forcément à cause du produit, mais plus pour le rituel que cela impliquait. J’en étais à me dire que si je ne me piquais pas, je n’avais aucune chance de gagner. Je n’ai jamais été en manque de ma dose d’EPO comme peut l’être un cocaïnomane.
À quel moment vous êtes-vous rendu compte que vous faisiez fausse route ?
Jérôme Chiotti. L’un des détonateurs a été une discussion avec Cécile, la femme de Dominique Arnould (champion du monde de cyclo-cross en 1993). Elle est biologiste, elle m’a foutu des frissons dans le dos en me racontant l’effet de l’EPO qu’elle avait testé sur des cellules végétales. Ce n’était pas la première fois que j’en parlais avec quelqu’un, mais, avec Cécile, c’était quelque chose de plus fort. D’habitude, lorsqu’on évoquait le sujet, c’était de manière très générale et informelle, entre coureurs. Jamais le docteur Erick Rijckaert (ex-médecin de l’équipe Festina - NDLR) ne m’a dit les yeux dans les yeux : " Moi, j’ai déjà fait des essais avec l’EPO, c’est dangereux. "
Ne vous disait-il pas le contraire, " j’en donnerais à mes propres enfants "…
Jérôme Chiotti. (Rires) …
Venons-en maintenant aux rapports ambigus instaurés entre la presse dite " spécialisée " et le petit monde des coureurs…
Jérôme Chiotti. J’étais récemment à l’enregistrement de l’émission de Michel Drucker Vivement dimanche et lui, fan de vélo, me disait qu’il connaissait les pratiques du peloton, mais il m’a avoué qu’il n’imaginait pas que le milieu en était arrivé là ! Pourtant, les journalistes qui nous suivent à longueur d’année, eux, savent. Le problème, c’est que, souvent, il y a trop d’amitié, trop de connivence entre les " vedettes " et une certaine partie de la presse. Quand un journaliste et un cador du peloton sont cul et chemise, peut-il y avoir encore un peu d’objectivité ?
Cul et chemise jusqu’à quel point ?
Jérôme Chiotti. Certains journalistes ne boivent pas que de la bière avec les coureurs, ça va beaucoup plus loin…
Maintenant, comment appréhendez-vous votre retour dans le peloton amateur ?
Jérôme Chiotti. Les mecs peuvent bien me chambrer, dire tout ce qu’ils veulent de moi, à partir du moment où ils ne me font pas tomber comme cela a failli se passer l’an dernier, tout ira bien. De toute manière, je n’avais pas beaucoup d’amis dans le peloton et je pense que j’en aurai encore moins à mon retour. Et puis, avec 20 jours de course sur route par an, il y a moins de risque.
Après le vélo, souhaitez-vous vous impliquer dans la lutte contre le dopage. Je crois d’ailleurs que vous avez été récemment reçu par le ministère de la Jeunesse et des Sports ?
Jérôme Chiotti. Oui. Déjà, ils m’ont reçu, cela faisait neuf mois que j’attendais. Je n’espérais plus.
Vous ont-ils fait des propositions ou proposé de jouer un rôle ?
Jérôme Chiotti. Non, non, ils m’ont dit que pour l’instant, cela n’était pas d’actualité.
Pourquoi cela ?
Jérôme Chiotti. Parce que pour mettre les choses en place, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Je ne suis peut-être pas le seul à postuler pour un poste comme celui-là, même si cela est vrai qu’il n’y en pas beaucoup qui veulent se mouiller. Maintenant, moi je vois cela du côté sportif. Eux me disent qu’il n’est pas si facile de changer les lois et les textes. Mais moi, je pense que quand il y a urgence, on peut y arriver.
Entretien réalisé par Éric Serres et Frédéric Sugnot
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