La télévision de Radio-Canada a présenté jeudi le 2 avril 2020 le documentaire Dopage : De Ben Johnson à Gérard, disponible en rediffusion sur TOU.TV.
Alain Gravel revient sur les nombreux reportages qu’il a réalisés dans sa carrière sur le dopage sportif, de Ben Johnson à Séoul en 1988 à Geneviève Jeanson au début des années 2000, en passant par les systèmes de dopage de l’ex Allemagne de l’Est et de la Russie à Sotchi. Mais la soif de gloire et de victoires lucratives qui pousse les athlètes d’élite à se doper contamine désormais aussi les sportifs du dimanche comme Gérard-Louis Robert, sanctionné pour prise massive de testostérone à l’âge de... 68 ans!
scénariste et journaliste : Alain Gravel
réalisateur : Jean Bourbonnais

Morceaux choisis
Alain Gravel (en narration) : Il y a quelques années, quand il y avait des courses de vélo, il y a des rumeurs qui ont commencé à circuler comme quoi il y en avait qui se dopaient. Dans la quarantaine, ou encore la cinquantaine, même dans la soixantaine.
La rumeur s'est amplifiée lorsque j'ai appris qu'un coureur dans ma catégorie d'âge (NDLR : Alain Gravel a 62 ans) s'était fait prendre. Mais il n'a pas eu de sanction, Ça m'a déçu. Puis un matin, en ouvrant mon journal, je suis tombé sur cet article : Un québécois de 68 ans suspendu pour dopage. Gérard-Louis Robert. Pas une fois, deux fois.

Gérard-Louis, je le connais bien. Je le croisais à l'occasion dans les courses. Tout le monde l'appelait Gérard. C'était une vraie légende chez les maîtres. Mon collègue Robert Frosi lui avait d'ailleurs consacré un reportage en 2015 où il énumérait fièrement ses victoires. C'était évidemment avant les tests anti-dopage.
Gérard-Louis Robert : De 53 ans à 66 ans j'ai ramassé presque 300 victoires et 101 titres internationaux.
Alain Gravel (en narration) : Gérard a été champion du monde à 24 reprises. Il est aussi détenteur de deux records du monde dans les 60 ans.

Mais ce que Gérard n'avait pas dit à mon ami Frosi c'est que quelques années auparavant, en 2009, il avait été pris une première fois pour dopage, en France, son pays d'origine.

Gérard-Louis Robert : C'était il y a dix ans ça. C'est jamais sorti. Parce que le gars a vu que j'étais un gars intègre. C'est jamais sorti. J'en ai jamais parlé. Mais j'ai quand même été suspendu deux ans.
Alain Gravel (en narration) : Il justifie son premier test positif en France parce que, dit-il, il avait oublié de déclarer sa prescription de testostérone que son médecin lui avait donné.
Gérard-Louis Robert : J'ai attrapé le H1N1 avant de partir pour faire les championnats de France. Pour me remettre d'aplomb, j'ai passé des tests de sang et mon taux de testostérone était à zéro ou presque. Le médecin m'avait donné un gel avec de la testostérone pour remettre mon taux d'aplomb.
Alain Gravel (en narration) : Son 2e test positif est survenu en 2016. C'était lors des Championnats du Québec au vélodrome de Bromont et avec la même substance qu'en France , la testostérone, c'est un anabolisant qui gonfle les muscles.
C'est la première fois que Gérard s'explique sur ces deux test positifs.
Alain Gravel (en entrevue) : Tu ne voulais pas en parler.
Gérard-Louis Robert : Je ne voulais pas remuer tout ça pour pas que ça me revienne en pleine face aussi. Il y a toujours des interlocuteurs là-dedans qui vont commencer à reprendre ça. Moi je voudrais que ces gens-là viennent me parler les yeux pour que je leur explique un p'tit peu qu'est-ce que c'est. La critique est facile mais bon qu'est-ce que tu veux, je peux pas l'empêcher la critique.
Alain Gravel (en narration) : Ça m'a quand même surpris que Gérard accepte de me parler. C'est quand même moi qui ai fait la navette à plusieurs reprises en Arizona pour arracher à Geneviève Jeanson ses aveux de dopage.
Mais Gérard disait me faire confiance. Il voulait me dire sa version. Comme dans toutes les histoires de dopage, il a commencé par tout nier.
Gérard-Louis Robert : Moi je pense que surement quelqu'un qui a fait, qui a mis quelque chose ou dans mes aliments ou boisson. Ça peut pas être autre chose.
Alain Gravel (en entrevue) : Moi j'en ai fait pas mal du sport. Quand je t'écoute...
Gérard-Louis Robert : Tu vas me dire que c'est la même chanson.
Alain Gravel (en entrevue) : J'ai l'impression qu'on entend la même chose. De (Ben) Johnson en passant par Jeanson. Armstrong a nié pendant combien de temps ?
Gérard-Louis Robert : Oui mais eux... Je veux dire... Si j'avais pris autant de testostérone, j'aurais eu une masse musculaire énorme. Est-ce que j'ai moi une tête à prendre de la testostérone et avoir des muscles développés ?
Alain Gravel (en narration) : Celle-là on l'entend tout le temps : est-ce que j'ai la tête d'un dopé ? Le sabotage c'est leur argument.
Alain Gravel (à la caméra, au sortie d'une entrevue avec la canoéiste Laurence Vincent-Lapointe) : C'est difficile, c'est tout le temps difficile. Parce que, comme Jeanson, c'est une fille qui a l'air sympathique, tu as le goût de la croire, en fait on voudrait la croire, parce quelle vient d'ici, tu voudrais bien... mais c'est ca le problème avec le dopage, on le sait pas, on le sait jamais...
Alain Gravel (en entrevue) : En valeur de commandite, tu as gagné combien par année ?
Gérard-Louis Robert : J'avais tous mes vélos, vélos de route. vélos de piste, tu sais combien ça coûte...
Alain Gravel (en entrevue) : 60 70 000$ par année ?
Gérard-Louis Robert : À peu près, oui.
Alain Gravel (en narration) : On a filmé Gérard deux fois alors qu'il roulait avec des amis dès qu'il a accepté de nous parler.
Alain Gravel (en entrevue) : Ce qui s'est passé avec Gérard, est-ce que ça a nui avec votre amitié ?
Réponse de plusieurs des 4 cyclistes : Non.
Alain Gravel (en entrevue) : Est-ce que vous le croyez ?
Hésitations, puis l'un des 4 cyclistes qui l'accompagne : He... je dirais... j'ai vu un reportage avec Madame Ayotte, la spécialiste, j'avoue que le taux de testostérone était très élevé.
Un autre cycliste : Moi je reste comme neutre là-dedans, je suis pas un expert.
Le premier cycliste : Moi, il n'y a pas de différence pour Gérard. C'est son histoire. Quand on fait une sortie de vélo, c'est une sortie de vélo. Gérard n'a pas été champion du monde pour rien.
Alain Gravel (en narration) : C'est quand même triste : un seul dopé et on se pose des questions sur tous les autres (cyclistes). Malheureusement pour Gérard le test anti-dopage qu'il a échoué au Québec était très clair.
Christiane Ayotte était l'experte dans sa cause lors de son audition. Elle a déclaré qu'il n'y a eu que deux cas du genre dans le monde dans le passé avec des taux de testostérone aussi élevés.
Alain Gravel (en entrevue) : En même temps, quand on lit la décision, ce que dit Christiane Ayotte, elle a jamais vu un taux aussi élevé.
Gérard-Louis Robert : Justement, ce taux là, personne ne l'a expliqué. Personne me l'a expliqué pourquoi. J 'ai posé des questions. C'est surréaliste. C'est surréaliste. Je rigole, parce qu' on m'appelle Monsieur 600%.
Christiane Ayotte : Les tests qu'on fait présentement ne vont pas juste dire seulement il y a peu ou beaucoup de testostérone. T'es capable de dire précisément que la testostérone qu'on a trouvé dans votre urine est produite par votre corps ou est produite suite à l'administration d'une injection de testostérone. Et le test de Monsieur Robert était sans ambiguïté. On savait que non seulement son test était élevé par rapport à la population de référence, mais aussi par rapport à ses valeurs à lui.
Gérard-Louis Robert : C'est de la testostérone exogène. Alors c'est quelque chose qui a été mis dans mon corps.
Alain Gravel (en narration) : Lors de l'audition, le médecin personnel de Gérard est venu à sa défense. Il a dit qu'il existe une variabilité dans la valeur de testostérone qui peut être reliée à l'âge (NDLR : item 45 de la décision ) . Il n'a pas voulu m' accorder d'entrevue à la caméra.
Gérard-Louis Robert : Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus ? Moi je peux même pas prouver. Moi je peux dire ma vérité. Maintenant les gens y en pensent ce qu'ils veulent. Je peux pas dire plus.
Stéphane Le Beau (président de l'association des cyclistes vétérans du Québec) : Le jour où il s'est fait tester, je me suis fait tester moi aussi. C'était à la même occasion, au championnat provincial sur piste. Il était dans une pièce à cote de moi.
Alain Gravel (en entrevue) : Quand il dit qu'il n'en a pas pris, est-ce que tu le crois ?
Stéphane Le Beau : Je pense pas. Les tests sont assez concluants.
Alain Gravel : Donc tu le crois pas ?
Stéphane Le Beau : Non.
Alain Gravel : T'aimerais le croire ?
Stéphane Le Beau : J'aimerais le croire, s'il disait la vérité.
Alain Gravel (en narration) : En France, l'histoire de Gérard n'avait pas fait de bruit, contrairement au Canada, puisqu' ici la décision de la Commission anti-dopage a été rendue publique.
Gérard-Louis Robert : Donc tu vois j'ai eu 19 articles, dans à peu près toutes les langues et je me suis fait... alors vraiment vomir dessus. C'est là que tu vois les envieux et les jaloux.
Alain Gravel (en entrevue) : Quand t'en parles, on sent que ça ta fait mal beaucoup beaucoup.
Gérard-Louis Robert : Ça m'a fait mal c'est parce que c'est mon amour-propre, parce que je suis quelqu'un qui est clean, tu comprends. J'ai été éduqué avec la valeur morale. Mon père était coureur cycliste et j'ai toujours été éduqué de la bonne façon.
Alain Gravel (en narration) : Gérard accuse donc que c'est une critique de jaloux. Mais ceux qui ont perdu contre lui le traitent de tricheur. Même au bout du monde. Toutes les histoires de dopage ont leur victime. Celle de Gérard vit en Nouvelle-Zélande. Colin Claxton, il a 72 ans. Lors des championnats du monde dans les 60 ans et plus il finissait souvent 2e, derrière Gérard. Lorsque je l'ai rejoint à Auckland il m'a dit que cette histoire de dopage l'avait bouleversé.
Colin Claxton (traduction, en sous titres) : Quand je l'ai su, je n'en revenais pas. En y repensant, je me sentais trahi et ça m'a fâché d'avoir été victime de ce tricheur dans d'autres championnats du monde au fil des ans.
Alain Gravel (en narration) : Gérard lui a quand même écrit pour tenter de s'expliquer.
Colin Claxton (traduction, en sous titres) Lorsqu'on se rencontrait, il me disait toujours : "Es-tu prêt ?" Ce que j'aimerais lui dire, si je courais à nouveau, serait : "Oui Gérard, je suis prêt. Mais toi, es-tu propre ?"
Alain Gravel (en entrevue) : So you don't beleive him ?
Colin Claxton (traduction, en sous titres) : Non, je crois les tests des autorités antidopage.
Alain Gravel (en narration) : (LIEN)Pierre Harvey connaît Gérard pour l'avoir croisé à l'occasion.
Pierre Harvey : À toutes les fois que je le rencontrais, il me contait comment il était bon. C'est l'fun, t'es bon. J'suis content pour toi. Mais il m'en parlait tout le temps. Il me contait ses résultats.
Alain Gravel (en entrevue) : T'avais des doutes ?
Pierre Harvey : Oui, oui j'avais des doutes. Mais juste à voir la personne aussi. Quand t'es rendu à 65 ans et que tu as le corps d'un athlète de 25 ans y'a des p'tits doutes. Moi, j'ai beau m'entraîner, mais mes muscles fondent à chaque année, en vieillissant. C'est normal. Quand tu vois quelqu'un de 70 ans qui a les cuisses d'un athlète de 25 ans, tu t'dis c'est impossible.
45 min Alain Gravel (en narration) : Revenons à Gérard. J'ai eu beau lui poster des questions sur ses tests anti-dopage de toutes les façons, il n'a jamais bronché. En portant fièrement ses maillots de champions du monde, il maintient qu'il a toujours été propre.
Alain Gravel (en entrevue) : Est-ce que tu penses encore être victime d'injustice aujourd'hui?
Gérard-Louis Robert : On n'a jamais vu quelqu'un qui s'est fait suspendre pour 8 années. On aurait mieux fait de me suspendre à vie à ce moment-là. Moi quelque part j'ai payé le gros prix, j'ai l'impression.
Alain Gravel (en narration) : Ce que Gérard ne dit pas c'est que 8 ans de suspension s'explique parce qu'il avait caché son premier test positif. S'il pense être victime d'injustice, pourquoi alors ne pas avoir contesté sa suspension. L'affaire n'est pas impossible, comme l'a démontré le cas de Laurence Vincent Lapointe.
Gérard-Louis Robert : Il faudrait que j'aille au tribunal arbitral du sport. Recommencer à zéro, repartir avec un avocat. Ca pourrait me coûter... On ne sait même pas les résultats qui va sortir de ca... Je veux dire... à 70 ans....
Alain Gravel (en narration) : Plusieurs pensent qu'on devrait laisser les dopés tranquille, surtout à l'âge de Gérard. La victime de Gérard dit qu'au contraire ces courses sont pour lui aussi importantes que s'il participait au Tour de France et que les tricheurs, quels qu'ils soient, doivent être sanctionnés.
Colin Claxton (traduction, en sous titres) : Je suis passionné de courses. Voyager de la Nouvelle-Zélande à Manchester en Angleterre à l'autre bout du monde pour participer à des championnats du monde ça montre que c'est très important pour moi. Je suis fier de ce que j'ai accompli sans recourir au dopage sportif. À ceux qui disent que nos compétitions ne sont pas importantes, demandez aux autres cyclistes de mon âge ce qu'ils en pensent. Ils sont en très grande majorité propres et ils vous diront tous combien ces compétitions internationales sont importantes pour eux.
Alain Gravel (en narration) : Quand Gérard-Louis Robert a accepté de me parler, il voulait s'expliquer, probablement dans le but de se réhabiliter. Mais malheureusement, quand on fouille le dossier, on se rend compte que les preuves contre lui sont accablantes.
Gérard-Louis Robert : Ça serait bien de remettre un record du monde à 74 ans, après huit ans de suspension.
Alain Gravel (en entrevue) : Pourquoi ?
Gérard-Louis Robert : Ça montrerait à ceux, les jaloux et les envieux, et ceux qui m'ont descendu vraiment bas du plus bas qu'en fin de compte d'avoir des résultats ce n'est pas une question de se doper. Je veux dire...
Alain Gravel (en narration) : À la fin Gérard ne voulait plus participer au documentaire. Il craignait que son image soit davantage entachée. Il m'a dit qu'il voulait se faire oublier. Mais ceux qui sont victimes de dopage, eux, n'oublient jamais.

Pierre Harvey : Tu peux pas voler comme ca. Quand tu voles, il faut que tu remettes. Il faut que tu te reprennes. Tu peux te reprendre, si tu as vraiment la volonté. Mais si tu veux pas l'admettre, tu vas vivre avec jusqu'à la fin de tes jours. Avec ton vol.
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