17 février 2004
Après le décès de Marco Pantani, entretien avec le docteur Serge Simon, en charge du Centre d’accompagnement et de prévention du sport.
Ancien international de rugby, champion de France avec Bègles en 1991, Serge Simon est aujourd’hui médecin généraliste. Il dirige à Bordeaux le centre d’accompagnement et de prévention pour les sportifs (CAPS), une structure où l’on soigne la " tête " des sportifs au sein du CHU de Bordeaux. Entretien après la disparition brutale, samedi, de l’ancien vainqueur du Tour de France, l’Italien Marco Pantani.
Au lendemain de la mort de Marco Pantani, chacun donne son explication sur ses causes. Quel est votre sentiment de médecin et ancien sportif de haut niveau sur cette affaire ?
Serge Simon. Tout simplement qu’on est prêt à dépenser beaucoup d’argent pour réparer le tendon ou la cuisse d’un athlète mais qu’on prend en revanche beaucoup moins de précaution avec la " tête " des sportifs. Nous, à Bordeaux, on a mis des outils en place mais institutionnellement, le relais ne se fait pas.
La mort de Pantani a-t-elle des allures d’avertissement pour le mouvement sportif ?
Serge Simon. Oui, le mouvement sportif doit réaliser que les athlètes peuvent avoir des difficultés psychologiques. Il faut lever des tabous et mettre en place des systèmes de prévention de manière à éviter des drames comme celui de Pantani.
Le cas Pantani dégonfle aussi le mythe du champion invulnérable ?
Serge Simon. Oui, un sportif, c’est a priori quelqu’un qui va très bien dans sa tête. Il y a un antagonisme entre champion et difficulté psychologique, c’est cela qu’il faut combattre. Mais c’est difficile parce qu’en toile de fond revient sans cesse cette antienne sportive qui pose le sport comme une sorte de darwinisme : " Les plus forts s’en sortent, tant pis pour les plus faibles… " Évidemment, ce n’est pas du tout mon point de vue.
Il y a en tout cas de plus en plus de sportifs qui avouent leurs failles, qui consultent des préparateurs mentaux ?
Serge Simon. Oui, mais un préparateur mental n’est pas dans le soin. Il veut rendre l’athlète plus performant, c’est tout.
Comment déceler qu’un athlète est fragile psychologiquement ?
Serge Simon. Les difficultés psychologiques liées au sport sont les mêmes que celles de la société civile. On retrouve des troubles du comportement alimentaire, de l’anorexie ou de la boulimie comme dans la société. De la même façon, les sportifs connaissent aussi des troubles anxieux avec des cauchemars, des pleurs, des insomnies, des crises d’angoisse. Il y a aussi chez les athlètes des symptômes de dépendance à des produits licites ou illicites, qui n’ont rien à voir avec le dopage. La seule différence avec la société, c’est que le champion ne peut pas reconnaître ses difficultés parce que son entourage lui renvoie l’image de quelqu’un d’épanoui. Alors, le plus souvent, les athlètes vont trouver une explication biologique à leur mal-être psychologique. La plus classique, c’est " le manque de magnésium ".
Pour revenir à Marco Pantani, lui avait déjà fait part de ses difficultés…
Serge Simon. Oui, l’histoire de Marco Pantani n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. J’imagine que son parcours est émaillé d’une kyrielle de signaux d’alarmes dont il n’a pas pu s’entretenir, ou peut-être qu’il n’a pas voulu avouer ses difficultés parce qu’il lui fallait briser tout un tas de barrières autour de lui.
Ce qui explique le recours à une panoplie d’anxiolytiques ?
Serge Simon. Là, il est impossible de parler exactement. On entend tout et n’importe quoi pour l’instant. Mais le destin tragique de Marco Pantani doit rassembler tout un tas de cas d’école de difficultés psychologiques qui s’entrechoquent entre elles. En premier lieu, il y a sûrement la consommation de stimulants, avec derrière des syndromes de sevrage qui se traduisent par des dépressions. Et, même si je ne sais pas si Pantani prenait des stimulants comme des amphétamines ou de la cocaïne, on est sûr en revanche que ces produits donnent une sensation de surpuissance. L’effet revers survient au moment du sevrage, avec des " descentes " que les consommateurs atténuent avec de l’alcool ou des anxiolytiques. En résumé, le cas Pantani peut ressembler à cela. Il est aussi très proche des cas de dépression sévère que les sportifs peuvent connaître après l’arrêt mal préparé de leur carrière.
Y a-t-il une sorte d’urgence sanitaire à agir pour éviter que se multiplient à l’avenir les cas Pantani ?
Serge Simon. Non. On est surtout dans une société médiatique qui fonctionne toujours après la bataille. C’est après la canicule qu’on découvre les vieux, après les inondations, les digues… Ce genre d’affaire dramatique va en tout cas amorcer des réflexions salutaires. Maintenant, je ne pense pas qu’il y ait d’urgence sanitaire. Il ne faut pas faire de catastrophisme. Il n’y a pas de gens en grave danger, même si c’est paradoxal de dire cela après la mort de Pantani. En revanche, il y a une nécessité médicale, le sport se doit d’ouvrir un peu les yeux.
Ouvrir les yeux, c’est dire que le sport n’est pas bon pour la santé ?
Serge Simon. Le sport, c’est comme le soleil, c’est bon pour la santé, mais modérément. À un certain domaine d’intensité, le sport peut comporter des risques.
Vous êtes en train de nous dire qu’il faut interdire le sport de haut niveau ?
Serge Simon. Non ! Personne ne peut interdire à quelqu’un de faire du saut à l’élastique. Il ne s’agit pas d’interdire le sport intensif, mais de le reconnaître comme une pratique avec des risques de santé, des risques sociaux. Ce n’est pas le haut niveau qui est en cause, c’est l’intensité avec laquelle on pratique une discipline. D’ailleurs, le premier critère pour identifier une population à risques dans les pratiquants sportifs, c’est l’intensité. Le sport intensif n’est absolument pas bon pour le corps. Un " vieux " rugbyman comme moi n’a jamais fait du sport pour être bien dans son corps. J’ai fait du sport de haut niveau pour être champion !
Mais ce discours d’un sport nocif pour la santé à haute dose est-il entendu par les dirigeants sportifs ?
Serge Simon. Oui, les mentalités commencent à changer. L’actualité a drainé suffisamment de cas pour prouver le contraire. Il faut que les parents arrêtent de coller vingt heures de sport par semaine à leurs enfants à partir de dix ans en plus du cursus scolaire. C’est le meilleur moyen de leur faire péter les plombs à 15, 20 ou 30 ans. Encore une fois, il faut sortir du mythe du sport comme une panacée. Le discours d’un sport paré de toutes les vertus est de très bonne foi, seulement par son " totalitarisme ", il a enfermé des Pantani dans un silence criminel.
Entretien réalisé par Frédéric Sugnot
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