15 mai 2005

Rouler en Bourgogne

Bien sûr, il y a les châteaux. Mais quand on voyage à vélo avec des muscles un peu démodés, c’est souvent le relief qui dicte l’itinéraire. C’est alors une tout autre Bourgogne qui s’offre à nous.

Michel Arseneault

Le train filait vers Auxerre en petit pépère. C’est là, au sud de Paris, que commencerait la virée en vélo. Rory, un ami et confrère irlandais, m’avait assuré que trouver le gîte et le couvert n’était jamais très difficile en France, même à bicyclette. Adepte du cyclotourisme — il avait déjà fait Paris-Dublin, ce qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille —, il m’avait aussi promis que nous roulerions quelques heures chaque jour avant de nous délecter de roboratives nourritures chaque soir. Le seul risque que nous courions était de voir nos mollets gonfler tout doucettement.

Je fais peu de vélo. J’habite Paris, où les pistes cyclables sont, au pis, squattées par des automobiles, au mieux, des couloirs que les cyclistes doivent partager avec les bus, les taxis, les camions de livraison et les mobylettes. Je soupçonne les Français de détester la bicyclette. Certes, ils se passionnent pour le Tour de France, mais le peloton passe à la télé, pas dans leur rue. Contrairement à l’Amérique du Nord, où le vélo a été élevé au rang d’objet de luxe par le bobo environnementalement correct, le Vieux Continent se souvient peut-être que la bécane était, il n’y a pas si longtemps, la toto du pauvre. Et lorsque j’entends des Français appeler la bicyclette «la petite reine», surnom très répandu, je ne peux m’empêcher de penser que leur dernière souveraine fut guillotinée…

J’ai commencé à m’inquiéter à notre arrivée à Auxerre. Rory venait d’acheter un vélo tout-terrain dernier cri, un modèle en titane qui ne détonnerait pas dans une station orbitale. « Tu as vu les amortisseurs ? » Super ! Mes amortisseurs à moi — des muscles un peu bouffis que je pose normalement sur la selle — étaient, il est vrai, un peu démodés. Presque autant que ma bicyclette bleue, qu’un ami m’avait donnée après un éreintant Montréal-New York au siècle dernier.

Donc, oui, c’était parti ! Mais où irions-nous ? Vers le Cul du Four (à l’ouest) ou vers Irancy (à l’est), village qui a donné son nom à un doux bourgogne ? Comme le Cul du Four n’est pas une appellation d’origine contrôlée très réputée, nous nous sommes dirigés vers l’est. Jusqu’à Vincelottes, petite bourgade à trois kilomètres d’Irancy. Nous sommes tombés sur Les Tilleuls. Le menu du midi annonçait : terrine de ris de veau et de langoustine. J’ai dit à Rory qu’on garderait les tablettes granola pour plus tard. Et, puisqu’il fallait se réhydrater, nous avons commandé de l’irancy.

Après ce festin, les collines environnantes, pourtant pas beaucoup plus hautes que le mont Royal, m’ont semblé plus difficiles à gravir. Rory m’encourageait. Sur son bolide, il avait beau jeu. Il en a profité pour me révéler qu’il faisait du sport presque partout. Même lorsque son agence l’avait envoyé en Irak. Il s’était alors invité (avec quelques Américains, il est vrai) à séjourner dans la résidence de Saddam Hussein à Tikrit. Les obus allaient-ils l’empêcher de s’entraîner ? Non, monsieur ! Mon Rory faisait des longueurs dans la piscine de Saddam.

Sur les routes secondaires de l’Yonne, les paysages défilent langoureusement. Dans cette Bourgogne agricole, les champs de blé semblent aussi bien entretenus que des terrains de golf. Des troupeaux de charolaises, les insouciantes vaches locales, traînent à gauche et à droite. Des massifs de chênes, de hêtres et de charmes font de la figuration. On croise plus de tracteurs que de vélos. Il est difficile d’imaginer que Paris, sa banlieue et leurs 13 millions d’habitants sont à moins de 200 km. La région semble déserte, les villages abandonnés.

Nous arrivons à Clamecy, ancien haut lieu du flottage. Pas étonnant que cette ville ait été jumelée avec le village de Grandes-Piles, en Mauricie. Ce qui est ahurissant, toutefois, c’est qu’après la défaite des croisés à Jérusalem, en 1225, elle a accueilli, pendant cinq siècles, une cinquantaine d’évêques de Bethléem. Cette tradition d’hospitalité s’est achevée avec la Révolution française et l’exécution de la petite reine — pas celle que j’ai enfourchée, l’autre.

Sur ma monture, je cherche à éviter les dénivellations. Pourquoi gravir une montagne quand on peut se vautrer dans une plaine ? C'est ainsi que, visant les plus bas sommets où m'envoler, j'ai découvert le canal du Nivernais, qui relie la Loire à l'Yonne, affluent de la Seine. Il a été conçu pour approvisionner Paris en bois de chauffage après l'hiver de 1783, très froid. Mais les Parisiens allaient grelotter encore, car sa construction, retardée par des révolutions, des scandales politiques et des escroqueries, ne s'est terminée que 58 ans plus tard !

Réservé à la navigation de plaisance depuis les années 1960, le canal fait 174 km et comporte une centaine d'écluses. Un ancien chemin de halage, où les chevaux tiraient les péniches, sert de « piste cyclable ». Non aménagé - il faut parfois faire les boucles dans les champs et les forêts - ce chemin un peu sauvage possède toutefois un charme exceptionnel. En le parcourant, on a souvent l'impression de se balader dans une Bourgogne qui n'a pas subi les coups de boutoir du tourisme, une Bourgogne agricole trop occupée aux travaux de la ferme pour remarquer que des cyclotouristes s'y promènent.

La circulation automobile y est « interdite », mais hélas ! seulement en théorie. (M'est avis que trop d'automobilistes français ne respectent les interdictions que si elles sont « formelles ».) L'autre désavantage, et il est de taille quand on a pédalé toute la journée et pique-niqué en route, c'est qu'il y a peu de restaurants dignes de ce nom. Trois jours d'affilée, nous sommes tombés sur des restos dont le niveau ne dépassait pas celui d'une cafétéria d'école. Dans un établissement, le menu se résumait à deux plats : steak spaghettis ou... spaghettis ! Nous avons touché le fond à Luzy : 24 heures sur 24, des poids lourds font trembler sur leur passage le centre de cette petite ville - du moins l'hôtel où on nous a servi des pizzas congelées. Étions-nous bien dans l'ancienne province des moines de légende dont la bonhomie, le bon vin et la bonne chère avaient rendu la Bourgogne célèbre ?

Je découvrais les aléas du cyclotourisme sans guide. De bons restaurants existaient sûrement dans les environs. Mais à la fin de la journée, l'estomac dans les talons et les talons entortillés dans le pédalier, il n'était pas question de faire 15 km de plus pour dénicher la perle. Malgré cela, Rory se sent d'attaque pour le parc naturel régional du Morvan, dont les plus hauts sommets rappellent le mont Tremblant. Pas moi. Je me demande dans quoi je me suis embarqué. Mes poumons grondent. Mon cholestérol menace de suinter. Pourtant, mes mollets restent... mollets. Il faudrait peut-être que j'accepte que ce n'est plus de mon âge. Puisque nous sommes sur la départementale 48, en Saône-et-Loire, je lui propose de pédaler vers Châtel-Moron, où je me sentirai peut-être enfin à ma place.

C'est sur cette route-là, en arrivant à Villeneuve-en-Montagne, que le vent a tourné. Une plaque commémorative soulignait que sept aviateurs britanniques (six Britanniques et un Canadien, en fait) y étaient morts en 1942 dans l'écrasement de leur avion, abattu par les Allemands. Et c'est là que nous sommes tombés sur Le Tire-bouchon, véritable oasis. Dans la cour, rustique à souhait, de ce restaurant, en me délectant du meilleur jambon fumé, j'ai soudain eu l'impression d'être Marie-Antoinette jouant à la fermière, l'un de ses passe-temps préférés. Et c'était loin d'être désagréable.

Ragaillardis, nous sommes partis en direction de Givry, où nous avons repéré une vraie piste cyclable, de 117 km, superbement aménagée. Construite en partie sur un ancien chemin de fer, la Voie verte est fréquentée exclusivement par des vélos, des aàtins à roues alignées et des fauteuils roulants. J'étais aux anges. Ce qui est facile par ici, car le circuit traverse de nombreux lieux de pèlerinage, comme Paray- e-Monial, Cluny et Taizé, qui attirent de nombreux jeunes d'Europe de l'Est amateurs de vin autant que de messe.

Cette Voie verte traverse la Bourgogne des célèbres vignobles jusqu'à Mâcon. Franchir le tunnel du Bois Clair, long de 1,6 km, est spectaculaire, même lorsque, à cause d'écoulements d'eau, on en ressort couvert de boue et, j'imagine, d'excréments de chauve-souris (sept espèces vivent dans cette ex-champignonnière).

La beauté de cette Bourgogne-là tient précisément à la complicité qu'ont su nouer, comme on disait naguère, l'homme et la nature. Certes, elle est plus touristique que la Bourgogne agricole et, sur ses routes secondaires, on trouve plus d'Alfa Romeo que de Massey Ferguson. Mais la qualité de ses restaurants - notamment Le Relais du Mâconnais, à Berzé-la-Ville, où j'ai fait, couvert de boue de la tête aux pieds, une entrée remarquée - fait vite oublier les vacanciers à casquette. Même Rory est d'accord.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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