février 2007

Un Québécois sur deux est d'accord : téléphoner ou conduire, il faut choisir.
Rémi Maillard
En juin dernier, un automobiliste montréalais fauchait mortellement un jeune cycliste de huit ans. Selon des témoins, il parlait au téléphone au moment du drame. En 2005, sur le seul territoire de la ville de Montréal, plus de 4500 personnes ont été victimes d'un accident dû à l'inattention des conducteurs. Bien que le cellulaire soit loin d'être l'unique source de distraction en voiture, la quasi-totalité des études dans le monde arrive à la même conclusion: téléphoner en conduisant augmente le risque de collision.
Les travaux les plus importants dans ce domaine ont été menés en 1999 et 2000 au Québec. À partir des dossiers de conduite et des relevés téléphoniques de 36 000 automobilistes, les chercheurs du Laboratoire sur la sécurité des transports de l'Université de Montréal ont démontré que les utilisateurs d'un téléphone mobile avaient 38 % de plus de risques d'accidents de la route que les non-utilisateurs. Et en cas d'usage intensif - plus de 135 appels par mois -, le risque était multiplié par deux.
Des pays comme l'Australie, le Brésil, le Japon, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France ont interdit le sans-fil au volant. Quelques États américains et Terre-Neuve ont fait de même et le Québec pourrait prochainement leur emboîter le pas. Toutefois, ces lois ne concernent pas les dispositifs mains libres; or, la recherche scientifique montre que ce n'est pas le type de téléphone qui pose problème, mais la distraction cognitive et visuelle que son utilisation engendre.
D'après un sondage Léger Marketing réalisé en 2006 pour l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), 49 des Québécois estiment que le gouvernement devrait totalement interdire cette pratique, alors que 41 % pensent que le cellulaire devrait être permis avec un système mains libres.
En fin de compte, la solution pourrait venir de la technologie. Au Japon, par exemple, les constructeurs automobiles doivent respecter certaines normes afin que les dispositifs télématiques de bord - GPS, Blackberry, etc. - ne distraient pas le conducteur. Et l'accès au cellulaire peut être restreint, voire neutralisé, lorsque le véhicule est en mouvement. Un progrès appréciable quand on sait que certains automobilistes n'hésitent pas à envoyer des messages textes à partir de leur portable !
La seule mesure cohérente est une interdiction complète de tous ces appareils au volant, soutient le Dr Pierre Maurice, coordonnateur scientifique de l'Unité sécurité et prévention des traumatismes de l'INSPQ. Mieux vaut lancer une campagne de sensibilisation qui englobe aussi les autres sources de distraction, plaide Sophie Gagnon, directrice des relations publiques et gouvernementales à CAA-Québec.
Dr Pierre Maurice
Un risque accru d'accidents ?
« Cinquante-six des 57 études expérimentales que nous avons examinées rapportent une forme ou une autre de diminution de la performance des utilisateurs de cellulaire au volant. Cela se traduit, notamment, par l'augmentation du temps de freinage ou du temps d'adaptation nécessaire pour garder une distance de sécurité avec le véhicule qui précède. En outre, le fait d'avoir l'attention captée par une conversation téléphonique diminue le champ de vision périphérique, de sorte que si un danger apparaît subitement sur le côté de la route on ne le voit pas. Et plus la conversation est longue et compliquée, plus la diminution de la performance est élevée. Les études épidémiologiques montrent aussi que lorsqu'on parle dans son cellulaire en conduisant, le risque de collision est accru de quatre à neuf fois. »
Les appareils mains libres plus sécuritaires ?
« Des quatre grands types de distraction - cognitive, visuelle, auditive et biomécanique -, le plus important et le plus significatif en matière d'insécurité routière est la distraction cognitive, c'est-à-dire que le cerveau est occupé à penser à d'autres choses que la tâche principale qui est de conduire. Donc, qu'il soit mains libres ou sous la forme d'un combiné classique, le cellulaire pose également problème. Certaines études ont même conclu qu'un dispositif mains libres avec un haut-parleur dans la voiture diminuait davantage qu'un combiné la performance du conducteur. En effet, comme il y a toutes sortes de bruits de fond et que la réception est souvent inadéquate, celui-ci doit faire un effort d'attention supplémentaire pour comprendre ce que son interlocuteur lui dit. »
Interdiction totale ou partielle ?
« Le cellulaire au volant est une pratique de plus en plus répandue et les pressions pour qu'on l'utilise sont à la hausse. Nous vivons dans un siècle où il faut être performant, aller de plus en plus vite et faire toujours deux ou trois choses en même temps. Selon nous, aucune campagne de sensibilisation n'arrivera à contrer cette tendance lourde. Il faut donc que le Québec interdise son usage pendant la conduite et, si on veut être cohérent avec ce que disent les études, cette interdiction doit concerner tous les types de téléphones. Le législateur doit aussi envoyer un message clair au grand public selon lequel la conduite est quelque chose de complexe et qu'on ne peut pas continuer à ajouter toutes sortes de tâches secondaires qui distraient le conducteur de sa tâche principale. »
Sophie Gagnon
Un risque accru d'accidents ?
« Si on utilise son cellulaire en conduisant, la réponse est oui. En fait, toute situation susceptible de détourner notre attention de la route constitue un risque accru. Une étude récente menée aux États-Unis a démontré que 80% des collisions impliquent une source de distraction dans les trois secondes qui précèdent l'événement. C'est probablement le principal problème de sécurité auquel l'automobiliste est confronté. Et le phénomène va aller en grandissant, parce que les raisons d'être distrait au volant sont de plus en plus nombreuses et en constante évolution. On oublie trop souvent que la conduite automobile est une activité complexe qui requiert toute notre attention : une personne qui conduit prend plus de 12 décisions par minute et ses yeux perçoivent de 30 à 40 images par seconde. »
Les appareils mains libres plus sécuritaires ?
« Non, ils ne sont pas plus compatibles avec la conduite que les cellulaires classiques, puisque c'est la distraction cognitive engendrée par la conversation qui pose problème. En outre, le dispositif mains libres implique une manipulation qui est, elle aussi, distrayante. Si jamais le gouvernement décidait d'interdire l'usage du téléphone au volant, tous les types d'appareils devraient être concernés. L'interdiction des seuls modèles ordinaires, comme c'est le cas dans certains pays, enverrait un mauvais signal et donnerait une fausse impression de sécurité aux conducteurs. C'est comme si on venait leur dire que l'utilisation du cellulaire avec un dispositif mains libres est sécuritaire, alors qu'on remarque les mêmes incidences en ce qui concerne les risques de collision. »
Interdiction totale ou partielle ?
« Il faut s'attaquer au problème de la distraction au volant dans sa globalité. Le cellulaire représente une source très visible, mais c'est loin d'être la seule. Une législation qui viserait à l'interdire n'est donc pas la solution actuellement. D'ailleurs, dans la plupart des endroits où il a été partiellement prohibé, cela n'a pas vraiment eu d'impact sur la fréquence d'utilisation ni sur la réduction du nombre d'accidents. Le gouvernement doit plutôt s'attaquer aux causes de distraction auprès des entreprises, des jeunes et des constructeurs d'automobiles et de ces produits-là par des actions de sensibilisation. Cela dit, nous sommes favorables à l'ajout de restrictions d'utilisation des cellulaires et des appareils électroniques pour les jeunes conducteurs en période d'apprentissage. »
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