Je suis tombé deux fois : tour de piste
dans le dérapage financier et familial de Louis Garneau

Le Soleil, 25 septembre 2021


photo : Le Soleil

Marie-Soleil Brault, Le Soleil

En affaires comme en vélo, Louis Garneau a toujours visé plus haut et plus loin. Dans son livre, Je suis tombé deux fois : la course la plus ardue de Louis Garneau, paru le 22 septembre et écrit par l’auteure et ancienne journaliste au Soleil, Valérie Lesage, l’ex-champion cycliste de 63 ans s’est mis à nu avec humilité sur les montées et les descentes de son parcours entrepreneurial. D’une 33e place aux Jeux olympiques à une presque faillite, l’homme d’affaires de Québec discute de son dérapage financier derrière les portes closes de l’entreprise Louis Garneau Sports.

our Valérie Lesage, aussi rédactrice de La force de l’épreuve de Caroline Néron, l’histoire de Louis Garneau représente un changement qui arrive à petits pas dans l’univers de l’entrepreneuriat. «Ce qui m’a peut-être beaucoup surprise dans cette histoire, c’est que Louis ose aller aussi profondément dans l’épreuve qu’il a traversée. C’est un partage entrepreneurial qui a beaucoup de valeur, à mon sens», souligne celle qui collabore à l’École d’entrepreneurship de Beauce.

«La vulnérabilité en leadership est aussi quelque chose qui est en train de prendre une place, souligne-t-elle. On se rend compte qu’on crée de la confiance en osant montrer davantage de vulnérabilité parce que les gens peuvent s’associer à un être humain beaucoup plus facilement qu’à un super héros où tout va bien.»

Le Soleil s’est entretenu avec l’entrepreneur sur les contrecoups de la performance pour la santé mentale, de la fierté d’être une entreprise québécoise et des défis de fusionner la famille et le travail sous un même toit.

À livre ouvert avec Louis Garneau.

Q Ce livre représente-t-il un moment décisif dans votre carrière d’entrepreneur?

R J’ai 63 ans et nous étions arrivés à la fin d’un modèle d’affaires. C’était la fin d’une façon de faire et on s’est tourné vers un nouveau type d’entreprise, L.G 5.0 : plus agile, plus flexible, moins de monde et capable de retourner à l’innovation. Ce qui est arrivé, c’est qu’on s’est beaucoup engraissé avec le temps. On a perdu le souffle, on a perdu la forme et on est devenu un bateau qui était très difficile à tourner.

J’ai dit une grande déclaration à la fin [du livre] : je veux aller dans le marché public. J’ai toujours aimé les compagnies publiques. J’ai été administrateur chez Cascade pendant 25 ans. J’ai vu les hauts et les bas et j’ai vu de grandes difficultés et de grandes victoires. À 63 ans, ma relève n’est pas là. Elle tarde à revenir, ça ne marche pas comme je le veux et l’entreprise est maintenant devenue L.G 5.0. Alors, j’ai lancé le projet de devenir public. Un peu comme un athlète olympique, quand tu veux aller aux Jeux, tu ne décides pas ça la veille. C’est quand même un minimum de quatre ans, mais avec 15 ans d’entraînement. Alors, j’ai fait ce vœu et je me dirige vers ça avec un nouvel investisseur.

Je veux laisser ça aux Québécois, je veux que ça fasse partie du patrimoine. J’ai toujours dit ça. S’il n’y a pas ce grand projet, je risque de me faire avaler par de grandes compagnies dans cinq ans. J’ai le goût de devenir un joueur important au Québec, autant que Bombardier, Cascade ou Québecor. Alors, je me suis inscrit à cette dernière grande course et je veux la réussir.

Q Vous parlez souvent des difficultés manufacturières au Québec pour rester compétitif, mais aussi de la fierté d’être un entrepreneur d’ici. Quelle est l’importance pour une entreprise de garder un pied au Québec?

R Je me rappelle de plusieurs entrevues que j’ai faites et j’espère que je ne me trahirai pas. J’ai toujours dit que je ne voulais pas vendre mon âme au diable. J’ai eu beaucoup d’offres quand j’étais plus jeune pour vendre l’entreprise. C’est une tentation du diable qui est très grande chez l’entrepreneur qui réussit. J’ai 36 ans de bonheur et 36 mois de malheur. 36 ans de bonheur, ça veut dire que de l’an un à l’an 36, c’est zéro perte financière, des profits et beaucoup d’argent. Je suis plus amoureux du patrimoine industriel que je pourrais laisser à la société québécoise que de l’argent.

Et de l’argent, nous avons recommencé à en faire, mais nous avions perdu la recette à un moment donné. Dans la compagnie publique qu’on va lancer, on veut acheter des compagnies québécoises et canadiennes pour créer une puissance et se battre contre les cinq géants actuels sur le marché mondial : Trek Bikes, Specialized, Dorel Sports, SCOTT Sports et Giant Bicycles.

Je regarde parfois les Américains qui achètent des compagnies québécoises. Pourquoi ça ne serait pas moi? C’est tout un discours de la fierté québécoise que je proclame tout haut et ce n’est pas politique.

Q Vous mentionnez que 70 % des transferts intrafamiliaux d’entreprises se soldent par un échec. Avez-vous un conseil pour ceux dans cette situation?

R Faites travailler vos enfants ailleurs. Il doit y avoir une coupure. Ma fille a justement eu une très belle réflexion. Victoria est une designer de mode et elle s’est dit qu’elle avait eu la cuillère d’argent dans la bouche trop longtemps. Elle est partie à Montréal en appartement pour chercher elle-même des emplois chez des designers. La vie ce n’est pas d’avoir une vie trop préparée par son père. Édouard a sa propre entreprise et William, je pense que je les ai blessés, mais il a été d’un courage extraordinaire à 27 ans lorsqu’il s’est présenté devant l’entreprise pour la protéger.

Ils ont commencé à travailler à 12 ans dans l’entreprise pour de petits travaux. Ce qui a manqué, c’est d’aller voir ailleurs pour apprécier comment c’était extraordinaire chez Louis Garneau. Si tu ne peux pas comparer dans ta vie, tu ne peux pas avoir une échelle des valeurs qui va être honnête.

Le meilleur conseil, c’est de permettre aux enfants de voyager, de voir ailleurs et d’aller faire leur expérience. Après ça, ils feront leur choix s’ils veulent travailler pour leur père ou non.

Q Pour un athlète, l’échec est public. Pour un entrepreneur, il est possible de le cacher. Croyez-vous que les entrepreneurs ne pourraient qu’être avantagés si ce sujet était plus discuté?

R Je pense que j’ai ouvert une porte tabou, qui est l’échec. En affaires, on n’a pas le droit de perdre d’argent, car la banque va tout de suite s’énerver. Aussitôt que tu perds, tu es un pas bon. J’ai été jugé par mon entourage, j’ai perdu mon estime de moi, on m’a traité de toutes sortes de qualificatifs.

Un homme d’affaires qui fait un burnout, c’est un trou de cul. Pardonnez-moi l’expression, mais dans le milieu financier, un homme d’affaires qui se brûle la tête va être déclassé. Tu n’as pas le droit à l’échec et il y en a combien qui se sont suicidés, qui étaient soit en dépression ou en épuisement professionnel, et qui ne voulaient pas en parler.

Moi, je le cachais. Je faisais semblant d’avoir un problème avec ma glande thyroïde. J’avais honte. Je ne pouvais pas appeler mon banquier et lui dire que j’étais en épuisement professionnel. Je devais représenter le chef, le président, le surhomme. Et ça, la notion de surhomme, j’en ai ras-le-bol, parce que j’ai toujours été dans le mode de la performance.

À 12 ans, on m’a appris à gagner et que la seule chose qui comptait c’était le podium. Ensuite je suis tombé en business et j’ai gagné. Quand j’ai commencé à perdre, je voulais me punir et je n’étais pas fier de moi. Je n’aurais pas parlé comme ça à 35 ans, mais à 63 ans, je déclare des choses et j’ouvre des portes pour parler de l’échec et de ne pas avoir honte de consulter. Si vous ne vous sentez pas bien, trouvez une oreille pour en parler, parce que vous allez vraiment souffrir. La plus grande souffrance terrestre que j’ai connue, ce n’est pas les Jeux olympiques à 200 kilomètres de vélo à 40 degrés Celsius, c’est mon burnout caché en entreprise.

Q Ce livre est votre manière de laisser un legs aux générations futures. Quelles sont les trois choses qu’un entrepreneur devrait prioriser pour la prospérité de son entreprise?

R Premièrement, ayez un bon produit. Soyez le gardien de votre produit et de votre marque. Deuxièmement, la meilleure équipe va gagner. Mettez-vous ça dans la tête. Troisièmement, faites attention à votre santé. N’abusez pas de votre physique ou de votre mental et mettez l’amour dans votre vie, c’est comme ça que vous allez réussir. C’est le plus bel équilibre que je pourrais donner à des entrepreneurs.


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