16 février 2003

Prendre l'hiver à bras le corps

Petite-Rivière-Saint-François
Il n'y a pas 36 solutions pour apprendre à aimer une saison qui semble occuper la moitié de nos années et ne se gêne pas pour nous bousculer.

Des articles de Martin Smith

Un jour ou l'autre, il faut se décider à prendre l'hiver à bras le corps pour espérer finir par en savourer pleinement les rigueurs.

Ce jour est venu pour moi la veille de la Saint-Valentin. Vous savez, cette nuit où le Québec a commencé à se transformer en immense congélateur?

J'étais au courant des prévisions météorologiques, mais j'avais rendez-vous au centre de ski de fond du Sentier des Caps de Charlevoix pour passer une nuit dans un refuge. Pas question de reculer. J'ai bien des défauts, mais une seule parole!

J'ai même résisté aux nombreuses tentatives de dissuasion de ma tendre et chère conjointe qui aurait préféré... Pas besoin de dessin, n'est-ce pas?

Après trois heures de route depuis Montréal, je me suis donc pointé au chalet de ski de fond sur le chemin menant au Massif de la Petite-Rivière-Saint-François.

Surprise générale à l'accueil. Faut dire qu'au Québec et ailleurs, la cote de crédibilité des journalistes est à peu près aussi élevée que la température prévue, un beau -42 Celsius avec le facteur éolien.

Pour moi, c'était un signe du ciel. Plus le défi est grand, plus le souvenir est mémorable. Je n'ai jamais oublié cette photo, publiée dans les années 1980 par un quotidien montréalais, qui montrait un employé du consulat soviétique joggant en short et torse nu dans les plus grands froids.

« Si c'est bon pour le KGB, ça doit être bon pour moi», que je me disais depuis 20 ans.

Lutte inégale
Donc, vers 16 heures l5 en ce jeudi 13 février, je suis entré avec mes skis - fartés de cire polaire - dans une magnifique sapinière, mêlée de bouleaux blancs et de sorbiers, qui fait la réputation de ce sublime petit centre offrant une quarantaine de kilomètres de pistes pour le pas alternatif.

Mon itinéraire me fait emprunter les sentiers de la Chouette, de la Petite, puis de la Grande Ligori, sur quatre kilomètres avant d'arriver au refuge. Les pistes de lièvre abondent. Des traces de lynx ont été signalées dans le sentier du Vieux Chemin.

Il fait -23 Celsius. La température facilite l'ascension, mais rend la glisse timide, car la neige devient très abrasive.

Je skie depuis à peine dix minutes, sac au dos, que mon cellulaire sonne. On recommande d'en apporter un en cas d'urgence. Précaution bien inutile car le froid vient à bout des piles de mon cellulaire et de deux caméras bon marché.

Au bout d'une demi-heure, j'arrive au refuge Ligori et je suis séduit par la vue imprenable sur l'île aux Coudres et les bancs de glace illuminés par le soleil couchant.

Je me précipite dans le petit chalet de bois rond pour bourrer le poêle à combustion lente. Pas facile de lutter contre un froid si intense qui s'infiltre par les multiples interstices.

Erreur de débutant
Même à l'intérieur, tuque, gants et feutres sont de rigueur. La guédile, elle, me pend continuellement au nez.

La lune est presque pleine et brille de tous ses feux. La neige est bleue.

À force de brasser les bûches congelées dans le poêle, elles finissent par s'embraser dans un joyeux crépitement. L'eau bout. Mes nouilles au poulet rôti sont bientôt prêtes et me font le plus grand bien.

La chaleur ne parvient pas à s'installer à demeure. Faut dire que je commets l'erreur inexcusable de ne pas fermer la clé sur le tuyau menant à la cheminée La chaleur fuit donc vers l'extérieur. Erreur de néophyte...

Je suis à deux mètres du poêle et le visage me gèle. J'entends le vent souffler en rafales. Je n'ose même pas penser à l'idée de devoir aller dehors. Le vent s'intensifie. Ce ne sont plus des rafales, le toit veut arracher. Les courants d'air se multiplient. Les flammes des bougies vacillent.

La fatigue me gagne. Je pense à tous ces alpinistes morts gelés sur l'Everest. Heureusement, mon sac de couchage momie est garanti jusqu'à -40 Celsius et fait bien son travail.

Néanmoins, je me réveille aux deux heures et repars un feu souvent réduit à sa plus simple expression.

Zone de confort
Au petit matin, ankylosé, fourbu et grognon, je me demande comment des gens peuvent devenir accros de ce loisir. Ils doivent sûrement être légèrement fêlés...

« J'ai déjà passé 200 jours par année en camping », me raconte Frédéric Ruest, agent aux opérations au Sentier des caps de Charlevoix et diplômé du baccalauréat en plein air de l'Université du Québec à Chicoutimi.

« Les gens cherchent à sortir de leur zone de confort. Ils ont besoin de défis plus grands. On voit partout des projets extrêmes. Le froid est un baromètre merveilleux. On prend sa mesure dans le froid. »

Sur la piste menant du refuge Ligori au chalet d'accueil, le froid était toujours intense. Mais le ciel d'un bleu limpide, les sapins d'un vert chaleureux, la neige d'une blancheur immaculée et le craquement des arbres m'ont rappelé à quel point les paysages hivernaux sont aussi harmonieux que doux.

Vive l'hiver, l'hiver à fond!


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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