16 avril 2010

Note du webmestre :
Les habitués de SKIER NOUVELLES connaissent bien Martin Smith, fondeur émérite.
Nous continuons à le suivre dans ses aveutures, cette fois sur l’Elbrous.

Ascension du «Toit de l'Europe»

Défier la logique au nom d’un concept : stupide et dangereux !

TERSKOL, Russie – La version officielle veut que des conditions météorologiques très difficiles aient empêché un groupe de onze grimpeurs québécois de se rendre au sommet de l’Elbrous jeudi dernier.

Ce que cette version officielle ne précise pas, c’est que les probabilités de connaître de telles conditions en avril sont très élevées et que cette situation était parfaitement connue de l’agence française TrekOnline, qui a organisé l’expédition pour la fondation Centre de cancérologie Charles-Bruneau.

Dès le 16 mars 2009, Sasha Lebedev, un des guides de haute altitude les plus réputés en Russie, mettait en garde sa patronne Elena Ledovskikh au sujet des dangers de faire une tentative sommitale du Toit de l’Europe au mois d’avril. À son tour, Ledovskikh a transmis ces informations à Tawfik El Messiri, responsable de TrekOnline, dans au moins un courriel dont RueFrontenac.com a obtenu copie.

« Selon Sasha, organiser une telle expédition en avril n’est pas une bonne idée, écrit Ledovskikh. Il est monté près de quarante fois au sommet de l’Elbrous, mais jamais en avril. Les principales raisons étant qu’à cette époque de l’année, on a droit à des grands froids, des vents forts, des surfaces glacées et beaucoup de neige. Tous les gens dont nous avons entendu parler qui ont gravi l’Elbrous en avril l’ont fait en ski (avec des peaux de phoque, NDLR). Si possible, il faudrait retarder cette expédition en mai. Sasha indique que la période la plus hâtive pour une expédition normale vers le sommet de l’Elbrous est aux alentours du 20 mai. Est-ce que ce serait possible pour vos clients ? »

Nombreuses mises en garde
Sasha Lebedev a indiqué au représentant de Rue Frontenac avoir rédigé et envoyé une quinzaine de courriels à sa patronne, au cours de la dernière année, réitérant à chaque reprise les dangers inhérents à une expédition vers le sommet de l’Elbrous en avril. Particulièrement pour des grimpeurs n’ayant aucune ou une très minime expérience de l’ascension sur glace avec crampons et piolet.

Pour sa part, Elena Ledovskikh a affirmé au représentant de Rue Frontenac que lorsqu’elle a demandé à son intermédiaire chez TrekOnline de suggérer à son client québécois de reporter l’expédition à une date plus tardive, la réponse était toujours la même : « Il n’y a aucune flexibilité au sujet de la date. »

Ce manque de flexibilité découlait directement du fameux concept des « Trois Mousquetons », imaginé et mis en place par les responsables des événements spéciaux visant à récolter des dons pour la fondation.

Concept pour frapper l’imagination
Après avoir tablé lors des deux années précédentes sur des ascensions du Kilimandjaro, on a voulu voir plus grand et frapper l’imagination populaire en lançant trois groupes vers les plus hauts sommets de trois continents tout en les faisant arriver à leur destination à la même date.

L’idée était séduisante, mais si la date retenue du 15 avril était parfaite pour le camp de base de l’Everest et correcte pour le Kilimandjaro, elle était risquée, peut-être même dangereuse, pour les gens en route vers l’Elbrous.

Qu’à cela ne tienne, on a choisi – par cynisme, par paresse ou par manque d’information, qui sait ? – de défier le logique au nom d’un concept de marketing !

C’est une décision facile à faire dans le confort d’un bureau de Montréal. C’est une autre paire de manches de vivre les conséquences de cette décision sur les contreforts glacés et frigorifiés de l’Elbrous.

Autre décision pour le moins étonnante, on s’est contenté de dire aux participants que « le mois d’avril n’est pas la période idéale » pour tenter de grimper sur le Toit de l’Europe, mais jamais n'a-t-on fourni toutes les informations pertinentes ou lu les courriels de Sasha Lebedev, si tant est qu’on les avait obtenus de TrekOnline.

Habituellement, dans ce genre d’expédition, le taux de réussite est élevé, voire de 100 %, quand l’encadrement est de haut niveau et la cible bien choisie. Dans le cas de l’Elbrous et de la fondation Charles-Bruneau, l’encadrement a été de première qualité avec Serge Dessureault, lieutenant pompier montréalais et conquérant de l’Everest comme leader, puis avec Sasha Lebedev ainsi que le couple Igor et Oksana Nowak, revendiquant un total cumulatif de plus de 300 conquêtes de l’Elbrous, comme guides locaux.

Cependant, la nature et la montagne obéissent à leurs propres lois et n’ont cure des objectifs, aussi nobles soient-ils, des gens qui frappent à leur porte.

Conditions extrêmes
Un peu après quatre heures du matin jeudi, le groupe québécois, emmitouflé dans les vêtements les plus chauds avec crampons aux pieds, lampe frontale sur la tête et piolet à portée de main, s’est entassé dans un Sno-Cat pour se rendre jusqu’à une altitude d’environ 4200 mètres, près des rochers Pastukhov. Il ventait en rafales et le froid était mordant.

Arrivés dans la noirceur à cette première étape, une pente complètement glacée attendait le groupe. Un vent de plus de 30 km/h soufflait sans répit. Combinées au manque d’oxygène à cette altitude, les conditions météorologiques rendaient très pénible une tâche qui l’aurait déjà été beaucoup sous le soleil, sans vent et avec une température modérée.

Après être parvenus de peine et de misère à grimper les 500 premiers mètres, huit membres du groupe – Sylvie Rainville, Michelle-Andrée Hogue, Miriam Sterle, Patricia Rancourt, Martin Smith, Stéphane Piacente, Alain Tremblay et Daniel Thibault - ont choisi de faire demi-tour avec le chef guide Lebedev pour les accompagner.

Les deux Benoît – Gagnon et Lamoureux – ont poursuivi pendant quelque temps jusqu’à atteindre la marque des 5000 mètres, mais ont alors dû rebrousser chemin en compagnie d’Oksana Nowak, à cause des douleurs insupportables à un genou endurées par le porte-parole du groupe.

Les deux Benoît ont alors convaincu le leader Serge Dessureault de poursuivre vers le sommet de l’Elbrous en compagnie du guide Igor Nowak, auteur de 160 conquêtes du Toit de l’Europe, pour qu’au moins un membre du groupe puisse dire « Mission accomplie ».

Les conditions météorologiques étaient telles que même ces deux hommes, en parfaite condition physique, capables de surmonter les pires problèmes causés par l’altitude, ont dû s’avouer vaincus en arrivant à un endroit nommé « The Saddle », un col situé à environ 5300 mètres d’altitude qui sépare les pics est et ouest de l’Elbrous.

« On ne voyait rien à trois mètres en avant, a raconté Dessureault. Je perdais Igor de vue régulièrement. Le blizzard transformait tout en blanc. Les rafales devaient monter jusqu’à 70 km/h. Je n’ai jamais vécu une journée aussi difficile et exigeante en montagne, même sur l’Everest. Quand Igor m’a dit qu’il fallait redescendre, je n’ai pas protesté. C’est lui, l’expert. J’ai eu tout à fait confiance en son jugement. »

Les questions surgissent
Il a fallu faire monter un Sno-Cat jusqu’aux rochers Pastukhov, à un coût d’environ 300 $, pour évacuer Benoît Gagnon, dont le genou amoché empêchait qu’il rentre à la base des barils Bochki par ses propres moyens.

Mais, une fois tout le monde de retour en sécurité à ce refuge, les questions ont surgi après que le guide en chef Sasha Lebedev eut révélé en toute candeur au représentant de Rue Frontenac le détail des nombreuses mises en garde qu’il avait faites à sa patronne.

« Quand j’ai compris que l’expédition aurait lieu en avril, j’ai voulu savoir si les participants avaient de l’expérience en ascension sur glace, mais on ne m’a jamais répondu, a-t-il raconté. Une des seules communications que j’ai eues avec l’agence de France a été quand ils ont voulu savoir si on pouvait trouver des bottes à louer pour tout le groupe dans la région de l’Elbrous. »

Les risques inhérents à une expédition dans les conditions d’avril ont aussi été soulignés dans un courriel d’Elena Ledovskikh, daté du 14 avril 2009, à son intermédiaire français Tawfik El Messiri, chez TrekOnline.

« En avril, vos clients auront droit à une véritable ascension hivernale. Le nombre de guides prêts à prendre part à une telle ascension est cinquante fois moins élevé que ceux qui sont prêts à le faire dans des périodes normales en été. Sasha va essayer de trouver des guides mais leurs honoraires seront plus élevés que pour un contrat estival. »

Le lendemain de la tentative sommitale ratée de l’Elbrous par le groupe des onze Québécois, le représentant de Rue Frontenac a demandé aux trois guides russes quel pourcentage de chances ils accordaient à un groupe inexpérimenté comme le nôtre d’atteindre le Toit de l’Europe à la mi-avril.

« Pas plus de 10 % », ont-ils répondu à l’unanimité.

« En été, il arrive régulièrement que cent personnes atteignent le sommet par jour. En avril, trop de conditions très favorables doivent être réunies pour espérer connaître le succès. En plus, il ne faut pas oublier que les jours sont moins longs en avril et qu’on bénéficie donc de moins de temps pour se rendre au sommet, puis en redescendre. Or, le froid, la neige, la glace, le vent contribuent tous à ralentir la progression en hiver. »

Il faut aussi souligner que, contrairement à ce qui s’est passé au Québec, la région de l’Elbrous a connu sa plus forte accumulation de neige des 25 dernières années. Ce qui n’a pas aidé à enregistrer une note de 0 sur 11 dans l’objectif visé.

Expérience mémorable, plus de transparence souhaitée
Néanmoins, les participants étaient unanimes à dire qu’ils ont vécu une expérience extraordinaire dont ils vont se souvenir toute leur vie, même s’ils n’ont pas foulé le Toit de l’Europe.

Après avoir été mis au courant des informations glanées à droite et à gauche par le représentant de Rue Frontenac, ils ont aussi souligné qu’ils auraient souhaité être traités « en adultes majeurs et vaccinés », c'est-à-dire se faire présenter de façon totalement transparente les risques inhérents à une expédition hors des périodes normales et recommandées vers le sommet de l’Elbrous.

- Chaque membre du groupe de l’Elbrous, hormis le leader et le porte-parole, a déboursé aux environs de 6 000 $ pour faire partie de l’expédition.

- Au total, le groupe de l’Elbrous a généré des dons de 95 866 $ au profit de la fondation Centre de cancérologie Charles-Bruneau.

La galerie de photos.

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Plein d’articles au sujet du lock-out.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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