juillet 2007

Petite histoire de vélo d’un québécois en Europe


Pierre Gachon.
photo : Fédération québécoise des sports cyclistes

Pierre Gachon, le seul Québécois au départ du Tour depuis 70 ans

Daniel FERTIN

Il y a tout juste 70 années un Québécois prenait le départ du Tour de France. En cette année 1937, le Tour en était à sa 31ème édition (94ème en 2007) et Pierre Gachon faisait partie des 97 partants. Les organisateurs avaient retenu 4 équipes de 10 coureurs (Belgique, Italie, Allemagne et France), 4 équipes de 6 coureurs (Espagne, Hollande, Luxembourg et Suisse) et une équipe appelée britannique qui comportait deux Anglais Bill Burl et Charles Holland et un Montréalais spécialiste de la piste, Pierre Gachon. Le peloton du Tour est complété par 30 coureurs individuels (4 Belges, 4 Italiens et 22 Français).

Dès le vendredi 18 juin, le journal l’Auto (l’ancêtre du journal actuel l’Equipe) confirme à ses lecteurs l’engagement d’une équipe « britannique » à l’initiative de l’hebdomadaire Bicycles. Dans cette équipe dirigée par Georges Vikar de Radio Luxembourg, Charles Holland était considéré comme le meilleur routier de son pays, il détenait de nombreux records de ville à ville et était passé professionnel en début d’année. Quant à Bill Burl, il s’est révélé lors du critérium de Cristal Palace le samedi précédent ! Pierre Gachon s’était inscrit initialement chez les individuels, sa candidature retenue, les droits d’engagement avaient été versés aux organisateurs mais il est finalement passé dans l’équipe britannique. Pourquoi ? Plusieurs pistes sont ouvertes. Déjà à l’époque les organisateurs souhaitaient internationaliser leur épreuve et un Canadien pouvait bien représenter une équipe du Commonwealth. Une autre piste, Pierre et son frère aîné Louis pouvaient être des relais sur le continent américain pour les organisateurs de six jours européens et particulièrement français qui avaient ainsi des contacts avec le peloton canadien.

Pierre Gachon est né à Paris le 9 mars 1909. Son père est décédé pendant la première guerre mondiale et sa mère s’est remariée quelques années plus tard en Belgique où son nouveau mari tenait un garage en Flandres. Le couple émigra à Montréal pour exploiter un garage automobile. Pierre y fit rapidement la connaissance d’un ancien coureur flandrien, Jules Matton, qui l’incita à pratiquer le cyclisme. Il participa à de nombreux six jours, terminant ainsi notamment ceux de Montréal à des places honorables : 4ème en octobre 1931, 4ème en avril et octobre 1931, 5ème en octobre 1933 et 5ème en octobre 1936 avec son frère Louis. Parallèlement à sa carrière sur piste il était spécialisé dans les longues épreuves sur route, il gagna ainsi la 6ème étape de la Transcanada en 1936 et aurait été également recordman canadien de certaines épreuves comme Montréal-Toronto avec ou sans entraîneur à moto(420 kms) et encore Québec-Montréal.

Le samedi 12 juin il quitte Montréal pour embarquer à Québec sur l’Empereur of Australia. Après huit jours de traversée, Pierre Gachon est arrivé à Paris pour prendre le départ du Tour de France où finalement il représentait officiellement le Canada. Le 17 juin il apparaît ecore dans la liste des « individuels » mais dès le lendemain il est versé dans l’équipe britannique ce qui libère une place pour un individuel français. Le mardi 22 juin il prend le train pour Amiens et finit l’étape jusque Lille à vélo. Pour la première fois il découvre les pavés et déclare dans les colonnes de l’Auto « Au Canada il n’y a pas de pavés, j’ai donc été assez surpris et d’autre part j’ai besoin de m’habituer au dérailleur car chez nous nous courons avec un pignon fixe ». De Lille, il pousse une pointe chez le champion belge Félicien Vervaecke mais bavarde peu avec lui car il ne parle pas le flamand. Dommage, il aurait pu recevoir de précieux conseils de celui qui a déjà gagné une étape du Tour en 1936 et remporté le prix du meilleur grimpeur en 1935. Lors du Tour 1937 Félicien Vervaecke se classera encore meilleur grimpeur, gagnera encore une étape tout comme en 1938, le choix de Pierre Gachon était bon.

Le lendemain il reconnaîtra les premiers kilomètres de l’étape suivante entre Lille et Hirson avant de rentrer en train à Paris.

A l’occasion de ce Tour le dérailleur va être utilisé pour la première fois. Les vélos, tous identiques, ont été préparés par le mécanicien du Tour, Dizy. Les coureurs doivent fournir la selle et le guidon est-il rappelé dans le journal organisateur ! Il est également amusant de noter dans ce journal que chaque coureur reçoit un flacon d’alcool de menthe et des pastilles Ricqlès. Le départ sera donné dans la cour du journal l’Auto de 5 h 30 à 7 h 30 du matin après un ultime contrôle des machines. La plupart des coureurs ont passé les jours précédents le départ à s’entraîner, on note toutefois que les deux Anglais « non effrayés par la foule ont visité l’Exposition Universelle organisée sur les bords de la Seine ». L’histoire ne dit pas si Pierre Gachon a visité le pavillon canadien !

Le dossard 67, 27 ans, 1,65 m (le plus petit du Tour mesure 1,61 m), 63 kg, est prêt pour la première étape entre Paris et Lille. Au départ du Journal, les coureurs empruntent les Grands Boulevards, la rue Royale, La Concorde, les Champs Elysées, la place de l’Arc de Triomphe, la Porte Maillot puis Neuilly, Puteaux, Nanterre, Rueil pour un départ réel à 9 h 30 au Vésinet. L’itinéraire sera quasi identique à celui du Paris-Roubaix de l’époque à savoir : Le Pecq, Saint-Ouen-l’Aumône, Pontoise, Beauvais, Breteuil, Amiens, Doullens, Arras, Lens et une arrivée à Lille sur la piste de l’hippodrome des Flandres à Marcq-en-Bareuil.

Dès le départ du Vésinet, Vervaecke (encore une fois Gachon avait bien choisi son conseil) prend le commandement. Puis dans l’escalade de la côte du Pecq (5ème km) Rossi, Vicini, Berredenro, Carini et Cilmatti passent en tête. Vervaecke, encore lui, ramène le peloton sur les fuyards et c’est à ce moment que l’on note les premiers lâchés alors que le peloton regroupé a pourtant ralenti son allure : Generati, Schild, Klensch et Gachon. Le temps frais et incertain depuis le départ ne facilite pas la tâche de Pierre Gachon qui se trouve lâché quasiment depuis le départ. Reprenons en intégralité ce qui est écrit à son sujet dans le Miroir des sports suite à la première étape de ce Tour.

« Enterrons tout de suite ce pauvre Gachon, unique victime de la première étape. Dès le départ, comme il était déjà lâché d’assez loin, nous arrivâmes à sa hauteur pour lui demander en anglais ce qui n’allait pas. Mais au lieu de nous répondre dans la langue de Shakespeare, le Canadien nous répondit dans celle de Molière : - Mais tout va bien, très bien. Seulement, je ne peux pas aller plus vite ! Il roulait à 25 à l’heure et les autres coureurs à 35. Tout de même, Gachon et les officiels canadiens qui le patronnaient devaient bien savoir qu’il ne pouvait rouler à plus de 25 à l’heure et que tous les routiers européens dépassent le 30. Sa place aurait pu être laissée à l’Américain Magnani, qui est de loin meilleur que lui ».

D’après nos recherches effectuées dans les journaux régionaux de Picardie, du Nord et du Pas-de-Calais, il semblerait que Pierre Gachon ait abandonné du côté de Breteuil soit bien avant la centaine de kilomètres de cette première étape qui sera finalement remportée par le Luxembourgeois Jean Majerus, 57 secondes devant son compatriote Arsène Mersch. Il sera le seul abandon de la journée, le lendemain, c’est son coéquipier anglais Bill Burl qui devra renoncer alors que le troisième, Charles Holland, sera contraint à l’abandon sur bris de dérailleur dans le col du Portet d’Aspet dans les Pyrénées.

La première expérience québécoise sur la Tour n’aura pas duré longtemps et c’est sur une note humoristique que le journal l’Auto conclue sur la prestation du Montréalais : « Au moment de mettre sous presse nous apprenons que Mecherey Rex, le chronométreur du Tour, envoie une équipe de sauveteurs à la recherche du Canadien Gachon. On signale toutefois se dirigeant vers Le Havre à allure record, 18 km/h, un cycliste court vêtu s’enquérant dans les grandes villes des heures de départ des premiers transatlantiques. Encore une erreur de parcours ? »


Pierre Gachon, intronisé au Temple de la renommée du cyclisme québécois.
photo : Fédération québécoise des sports cyclistes


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