9 avril 2005

Pépé

Pierre Foglia

Lalalère, j'étais en vacances. Ô les belles vacances ! Mais surtout, surtout : comme elles sont bien tombées ! Dites donc, il s'en est passé des choses pendant que je n'étais pas là. Il s'en est passé et même trépassé. C'est drôle à dire pour un journaliste, mais je suis tellement content de ne pas être là quand il arrive quelque chose. J'ai été gâté cette fois-ci. Ô les belles vacances.

Où je suis allé ? Savez-vous qu'une heure avant d'atterrir, j'étais pas sûr. L'hôtesse d'Air Canada, une petite bleachée à lunettes avec un air fendant, nous avait distribué les cartes à remplir pour le débarquement. Doit y avoir une erreur, madame, ce sont des cartes pour la République Dominicaine.

Pis ? qu'elle me dit.

Pis il me semblait qu'on s'en allait à Cuba ?

Ce coup de chaleur en débarquant de l'avion. Un coup de massue, du plomb fondu. Trente-cinq à l'ombre, mais il n'y avait pas d'ombre. Je regarde Pépé : et tu t'imagines que je vais pédaler dans ce sauna ?

Giuseppe Marinoni, dit Pépé. Quand il courait, j'écrivais des articles sur lui dans La Patrie. Sûrement le plus grand coureur cycliste qu'a connu le Québec. Après, il a fabriqué des vélos, je lui ai acheté tous les miens. Sa femme, Simone, dit que c'est fou ce qu'on se ressemble. On vient du même coin, on a été élevés à la même polenta, qui ne nous a pas prédisposés aux fla- flas, ni aux relations publiques, ni à l'ésotérisme, ni à la pop-psychologie, ni à la nage synchronisée. On est pareils, sauf qu'il est furieusement de droite, même que son chroniqueur préféré à La Presse, c'est Claude Picher, c'est vous dire si on risquait de passer deux semaines à s'engueuler.

Pas une fois ! Pas une chicane. Il est vrai qu'on s'entend sur l'essentiel : sur le vélo et sur la vie. On s'entend en particulier pour dire que la vie c'est comme le vélo : si tu te défonces pas, il arrive rien. On s'entend aussi sur les champignons pour dire qu'un risotto sans champignons, c'est quoi l'idée ? On avait apporté nos spaghettis, deux kilos chacun, du parmesan évidemment. Dans l'avion, j'ai eu soudain une grande frayeur : Pépé, t'as pas oublié la râpe pour le parmesan, au moins ? Il m'a fait un grand sourire.

On a habité presque tout le temps chez un couple que Pépé connaît, une maison confortable en haut d'une côte, assez loin des plages de Guardalavaca pour ne pas avoir l'écho des cris émoustillés des épicières de Saint-Hyacinthe qui s'aspergent dans le clapot, mais assez près tout de même pour saisir la rumeur qui nous disait que la grève des étudiants continuait.

On était là pour rouler et c'est ce qu'on a fait tous les jours. Moi à fond, Pépé au ralenti. Je veux dire que lorsque je suis à fond, Pépé à côté de moi mouline, moulinette, peut-être même s'ennuie un peu. Le troisième jour dans la loma de la Lima - la côte du Citron, une des plus dures de la région -, je l'ai surpris qui chantonnait.

Tu chantes, mon tabarnak ?

Non, c'est un poème !

Par la madone ! Je le revois il y a 40 ans dans Québec-Montréal, il vient d'attaquer et de lâcher les favoris, il reste 50 kilomètres contre le vent, il est déchaîné, il bave, il gueule contre les autos suiveuses, il se défonce le cul comme j'ai jamais vu personne se défoncer le cul sur un vélo... Si on m'avait dit à ce moment-là que je roulerais un jour avec ce taureau furieux qui me réciterait un poème ! C'est quoi ce poème, Pépé ? Il le reprend en l'articulant lentement, Nel mezzo del camino di nostra vita... au milieu du chemin de notre vie - c'est le tout premier vers de la Divine Comédie - mi ritrovai per una selva oscura - je me suis retrouvé dans une sombre forêt... mais à son air guilleret je voyais bien qu'il en avait détourné le sens, je voyais bien que, dans cette forêt dantesque qui figure le péché, ce con allait aux champignons en sifflotant, alors que j'agonisais dans son sillage, mauve comme une papaye trop mûre. Il a eu pitié.

Il y a un arbre avec du vent en haut de la côte, on va se reposer.

Il connaît tous les arbres avec du vent de la région. Toutes les routes. Tous les trous dans les routes. Il vient rouler ici tous les hivers depuis 15 ans. Il s'est arrêté à presque toutes les maisons pour remplir son bidon. Olà, vous avez de l'eau froide ?

Chez les gens chez qui nous allions ce jour-là, cela s'était plutôt mal passé, la première fois. On l'avait invité à entrer. Il s'était assis près d'une table sur laquelle il y avait une machine à coudre. Son premier métier c'est tailleur, alors machinalement il avait pris un bout de tissu qui traînait et fait une couture, deux, trois, quatre. Il lève alors la tête et voit que ses hôtes sont consternés, la grand-mère en particulier n'était pas contente...

J'ai fait quelque chose de pas correct ?

Le fil. On n'a pas de fil. Faut pas le gaspiller.

L'année d'après, il leur a apporté des dizaines de bobines. À d'autres il a apporté des vélos, des pièces, des casques, des pneus, des pompes. Il est attendu depuis comme le père Noël. Pépé commandite plus ou moins officiellement le club cycliste de Hoiguin, une ville de l'importance de Québec. Dans ce club, une des meilleures coureuses de Cuba, une jeune femme d'une vingtaine d'années, qui nous a reçus chez ses parents. Une maison au bout d'une venelle boueuse, une masure, en fait. Le sol est en terre battue. Le coin cuisine se résume à un petit évier avec un robinet. Pas de frigo, pas de télévision. Une couverture pend pour séparer la chambre. La misère sort des murs mais, contre un de ces murs, bijou surréaliste, le vélo de la jeune femme, un Marinoni bien sûr, qui brille de tous ses chromes. Le papa, un ancien flic, est invalide. La maman gagne sept pesos par jour connne vendeuse (environ 40 cents). Le jeune fille s'entraîne et va à l'université. Elle est venue rouler quelquefois avec nous, facile, facile, bien sûr. Une fois, à brûle-pourpoint, on lui a demandé : qu'est-ce t'as mangé ce matin Yuslady Machin ? C'est son vrai nom. Yuslady, du nom d'une héroïne d'un soap brésilien. Et Machin son nom de famille qui se prononce « machine ». Alors, qu'est-ce t'as mangé avant de venir rouler ?

Euh, euh...

Et quoi d'autre ?

On venait de rouler une centaine de kilomètres. Nous, on était arrivés. Elle, il lui en restait 60 pour retourner à Holguin.

Ce soir-là, pépé pis moi, en entrée, on a mangé des tomates et des poivrons. Comme premier plat principal, du poisson grillé. Et comme second des spaghettis vongole avec de la langouste et des crevettes. Pour dessert, des morceaux de papaye que je roulais dans le sucre brun.

Des belles vacances, j'ai dit. Un beau pays. Des gens gentils. Mais faut pas trop poser de questions. D'abord c'est interdit. Mais surtout, ça fuck les perspectives.



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